L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Contemporaine  

Une Drôle de Justice - Les magistrats dans la Guerre d’Algérie
de Sylvie Thénault
La Découverte - L'espace de l'histoire 2001 /  / 347 pages
ISBN : 2-7071-3459-7

La justice républicaine à l’épreuve du terrorisme

Quand Sylvie Thnault pensa en 1991 consacrer ses recherches aux magistrats pendant la guerre d’Algrie, le projet semblait impossible. Nulle source n’apparaissait exploitable. Nanmoins, avec une impressionnante persvrance, elle a su exploiter les archives accessibles ou obtenues grce aux drogations, traquer les tmoins et recueillir leurs tmoignages, dpouiller la bibliographie. L’assouplissement de la politique de communication des archives publiques lui a permis d’achever ses travaux.

S’il est un fil directeur qui apparat la lecture de l’ouvrage de Sylvie Thnault, c’est incontestablement l’extraordinaire complexit qui a prsid l’exercice de la justice pendant la guerre d’Algrie. Plusieurs facteurs d’explication sont dtaills par l’auteur tout au long d’un livre construit de faon chronologique : l’origine des magistrats, le contexte politique, la situation militaire. Si la justice fut aussi mal administre pendant cette guerre, c’est assurment en raison du chevauchement perptuel des pouvoirs d l’ambigut du statut mme du conflit ( guerre ou oprations de maintien de l’ordre ) : chacun des pouvoirs prsent en Algrie manifeste ainsi une multitude de tiraillements, rivalisant les uns par rapport aux autres.

La sparation des pouvoirs fut en effet totalement bafoue pendant le conflit. Les instances judiciaires, civiles et militaires, fonctionnent en doublon, chacun phagocyte ou abdique une ou plusieurs prrogatives (le militaire absorbe sans rsistance les pouvoirs de police de l’excutif civil et s’approprie peu peu les pouvoirs judiciaires), les rivalits ou les dsaccords entre personnes clatent au grand jour. C’est en exploitant minutieusement de nombreuses archives indites que Sylvie Thnault est parvenue faire la dmonstration incontestable de cette drliction.

Les consquences de cette perversion du systme, que seule la lecture attentive de l’ouvrage de Sylvie Thnault permettra de saisir, furent videmment kafkaennes : justice trop lente ou trop expditive quand elle n’tait pas inexistante ; abdication et lche soulagement des pouvoirs judiciaire et civil ; apparition et gnralisation de l’arbitraire (internements sans procdure, assignations rsidence systmatiques, procdures d’instruction et de dfense bcles, multiplication des centres d’hbergement, ou des camps de transit) ; exactions (tortures et excutions sommaires). n’en pas douter, la force de l’ouvrage de Sylvie Thnault rside dans son souci descriptif extrmement scrupuleux et argument.

Les talents d’analyste de l’auteur ne sont, hlas, pas la hauteur de ses capacits de description. Sylvie Thnault estime en effet que les graves errements de la justice en Algrie trouvent leur source dans l’incapacit que manifesta le pouvoir d’alors nommer le conflit en cours et appliquer ds lors le droit affrent l’tat dcrt (de paix, d’urgence ou de sige). Le lecteur se heurte alors une position indfendable qui constitue l’un des pivots de l’analyse. En cdant la tentation permanente de la rtrofiction, Sylvie Thnault avance en effet que l’tat de guerre aurait d tre dcrt de faon ce que les membres du FLN capturs puissent bnficier du statut de prisonnier de guerre (p. 32). Mais c’est oublier que ce statut obit aux dispositions de la Convention de Genve du 12 aot 1949 et qu’en aucun cas les meneurs d’actions terroristes en zone rurale ou urbaine ne sont en mesure de rpondre aux critres permettant de jouir du statut de prisonnier de guerre.

Cette erreur juridique serait ngligeable si elle ne fragilisait pas l’ensemble de la thorie sur laquelle repose l’ouvrage. Vouloir insrer de toute force la guerre d’Algrie dans le cadre conceptuel de la guerre conventionnelle constitue un exercice vou l’chec. Ds l’introduction, Sylvie Thnault s’est applique balayer d’un revers de main le concept de guerre rvolutionnaire. Cette thorie a certes perdu de sa crdibilit aprs son utilisation outrancire et rductrice par les officiers de l’poque. Elle n’est cependant pas caduque pour autant. La France a assurment t confronte un nouveau type de conflit avec la guerre d’Indochine puis la guerre d’Algrie : sans front, sans combattant identifiable, faisant du terrorisme et de la conqute des masses des instruments de combat. Il s’agit d’une guerre protiforme qu’il est certes difficile de rduire quelques crits de Lnine, Tchakhotine, Rosenberg ou Mao mais qu’il demeure impossible de mener suivant les mthodes conventionnelles. Lorsque Sylvie Thnault suggre que la guerre aurait pu tre dclare (p. 32) pour viter les scandales d’une justice totalement contingente, il est strictement impossible d’admettre un tel point de vue qui abasourdit de par la profonde mconnaissance des ralits de ce conflit qu’il semble indiquer.

On regrettera enfin qu’un ouvrage consacr aux magistrats pendant la guerre d’Algrie n’voque qu’en trois pages les procs des partisans du maintien de la France. L’pisode fut galement riche en arbitraire : tribunaux d’exception, dessaisissement consenti de magistrats, consignes du pouvoir excutif en vue de la prononciation de peines prcises, dissolution des tribunaux ayant rendu des verdicts diffrents des consignes gouvernementales ; plusieurs centaines d’incarcrations, quatre excutions capitales et de multiples exactions. Certains membres du comit Audin lui-mme–mme avaient alors dnonc ces pratiques. Les voquer ici n’aurait t que justice.

Guillaume Zeller
( Mis en ligne le 06/11/2001 )
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