L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Contemporaine  

Les experts du crime - La médecine légale en France au XIXe siècle
de Frédéric Chauvaud
Aubier - Historique 2000 /  19.69 €- 128.97  ffr. / 300 pages
ISBN : 2700723236

Le crime face à la science

C’est un monde largement ignor de la socit judiciaire, celui de la mdecine lgale, des experts du crime , qu’explore ici Frdric Chauvaud, dans un ouvrage pionnier. L’objet est la croise des recherches de l’auteur, spcialiste reconnu de la violence, de la justice et des archives judiciaires au XIXe sicle. Michel Foucault et Robert Castel, propos du cas de Pierre Rivire, avaient certes, ds 1973, attir l’attention sur l’importance de l’expertise psychiatrique dans les procs criminels du XIXe sicle. La sociologie s’est aussi engage, plus rcemment, dans des recherches ponctuelles sur l’expertise, mais les historiens du judiciaire avaient curieusement dlaiss ce terrain d’enqute. La matire, il est vrai, en est souvent profuse. Les experts convoqus par les juges du XIXe sicle appartiennent des disciplines diverses, de l’alinisme la toxicologie, de la chirurgie la chimie, spcialits ayant chacune produit une littrature prolifique. L’auteur a consult les traits empess de mdecine lgale qui jalonnent le sicle, mais il utilise aussi les affaires, traques dans les archives judiciaires, qui mobilisrent des expertises diligentes par le juge d’instruction. L’ouvrage n’en prend que plus de relief et de chair. L’expert qui dpce l’me et le corps des victimes et des bourreaux au coeur-mme de l’enceinte judiciaire, qui si souvent emporte l’intime conviction des jurs, qui enfin noue des rapports tendus avec le juge, la fois autorit et rival, possde un fort pouvoir de fascination.

L’enqute de Frdric Chauvaud s’tend sur un grand XIXe sicle, de 1791, date laquelle l’instruction criminelle exige, en cas de mort violente, l’examen du corps par un mdecin, la veille de la Premire Guerre mondiale, o les experts sont devenus des acteurs obligs du drame judiciaire. L’histoire des experts croise ici celle de la mdecine et de ses catgories de pense, en particulier dans le champ de l’alination mentale, mais aussi celle de la justice et des reprsentations du crime. Une histoire non linaire, faite de soubresauts, et dont l’inflexion dcisive se situe aprs 1850, lorsque les experts s’imposent dans les prtoires comme des auxiliaires respects du juge d’instruction. A la fin du XIXe sicle, sur proposition de Tarde, il fut mme envisag, sans suites, de crer un nouveau jury, technique, qui substituerait aux jurs les experts du crime. A la veille de la Grande Guerre, la visibilit de la profession des mdecins-experts relevait moins d’une discipline - la mdecine lgale -, ou de titres, que de productions matrielles : manuels, congrs, associations, listes d’experts rattachs chaque cour d’appel partir de 1893. Cette affirmation lente des experts subit cependant des distorsions trs nettes selon les spcialits.

La mdecine lgale fut d’abord sollicite dans des autopsies aussi rebutantes qu’clairantes sur les conditions et les causes du dcs. Le triomphe de la mdecine anatomo-clinique permit, corrlativement, d’asseoir le prestige du mdecin lgiste, qui aidait produire, partir du corps brutalis, une certitude juridique, par le biais d’une classification pnale. Autant dire que l’expertise corporelle fut la mieux intgre la justice pnale. Le modle d’investigation est celui du paradigme indiciaire cher Carlo Ginzburg : l’expert lit sur le cadavre tous les indices susceptibles de reconstituer une identit, une temporalit, des circonstances de mort violente, et de djouer l’lision des traces souvent tente par le criminel. L’expertise s’identifie alors, selon l’auteur une refiguration de la mort et des blessures par les descriptions . Ces descriptions, prcisment, tmoignent de seuils variables de tolrance aux violences subies par la victime, qui se dclinent en des stratgies rhtoriques tudies par Frdric Chauvaud. Les experts du XIXe sicle glissent imperceptiblement de la description la narration, succombent la tentation mlodramatique , meuvent l’auditoire, et noncent les limites du monstrueux, en particulier dans les cas de svices sexuels ou d’outrages imposs aux cadavres.

L’expertise psychiatrique s’imposa moins aisment dans les prtoires, tant elle se heurta aux dfiances des juges, effrays par l’inadquation du dlit et de la peine alors prononce. Le constat de dmence entrane juridiquement l’irresponsabilit pnale. La loi de 1838 sur l’institution asilaire, en garantissant une alternative l’emprisonnement ou la mort, contribua affirmer l’autorit de l’aliniste dans le prtoire, sans estomper pour autant toutes les rticences. L’expertise, dans le cas de la folie, reposa sur une nosographie volutive au cours du sicle. Souvent inadapte au cadre juridique dans lequel elle tait cense se fondre, elle se prta bien des controverses. Si les dments et les idiots sont logiquement exclus de la responsabilit pnale, que conclure d’un monomane homicide , catgorie qui s’impose sous la Monarchie de Juillet? Il n’est qu’ lire les rapports discordants - non prsents dans l’ouvrage - sur l’alination de Pierre Rivire : les rponses relevaient la fois d’un bricolage psychiatrique , de jurisprudences locales, et de conflits d’intrts entre juges et experts, voire entre experts eux-mmes. C’est ici sans doute la partie la plus stimulante du livre, tant sont enchevtrs des questions essentielles sur la nature du crime, la responsabilit - morale, psychique, mtaphysique? - de son auteur, le systme de la peine, peut-tre aussi la plus frustrante car elle aurait tout aussi bien pu faire l’objet d’un livre entier.

Le troisime domaine d’expertise recouvre celui de l’empoisonnement, puni de la peine de mort par les codes de 1791 et 1810 et qui offre aux savants, outre un rle dcisif dans le procs, un champ d’exprimentation trs ouvert. L’histoire des poisons, de l’intensit de leur usage, du renouvellement de leurs substances, s’acclre brutalement au cours de la Monarchie de Juillet, dans les annes 1836-1840, avec l’affaire Lafarge et la vogue de l’arsenic. Aux changements de substances criminelles, les mdecins-experts rpondent, dans des dlais plus ou moins courts, par l’invention de techniques sophistiques d’identification. La toxicologie, aux croises de la mdecine et de la chimie, eut ses heures de gloire et ses sommits, d’Orfila Tardieu et Brouardel, ses rats aussi, spectaculaires lorsque des expertises contradictoires s’infirmaient sans mnagement. La description, dans le prtoire, des protocoles exprimentaux, nimbait cependant l’expertise d’une aurole de scientificit, et creusait un foss entre juges, jurs et experts, parfois combl par une religion hbte de la technique.

Au total, Frdric Chauvaud restitue bien les atermoiements et l’hybridit d’une pratique. L’expertise vise rduire l’opacit du crime, faire surgir la manifestation de la vrit. Son rapport au vrai, pourtant, demeure bien fragile. Elle repose sur un statut prcaire et multiple de la preuve, s’adaptant mal la taxinomie des preuves judiciaires tente par Jeremie Bentham en 1823. Proche du tmoignage - l’expert ne prononce-t-il pas une dposition orale? -, elle s’en loigne par la nature inductive du raisonnement. Au dbut du XXe sicle sont alors nettement distingus l’expertise conjecturale, relative la folie, la plus subjective, et l’expertise corporelle, domaine de la science exprimentale. L’un et l’autre champs laissent, derrire des discours en qute d’autorit scientifique, une part considrable l’imaginaire, transfigure en motion dans les prtoires, de la traque des viscres la dissection des monstres.


Emmanuel Fureix
( Mis en ligne le 30/11/2001 )
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