L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Contemporaine  

Massacres coloniaux - 1944-1950 : la IVe République et la mise au pas des colonies françaises
de Yves Benot
La Découverte 2001 /  7.02 €- 45.98  ffr. / 202 pages
ISBN : 2707134651

Du péché colonial

L’heure est aux remords. Le dbat qui se renouvelle aujourd’hui autour de la guerre d’Algrie incite le public franais se pencher sur l’histoire coloniale plus attentivement que par le pass. Au triomphalisme de la premire moiti du XXe sicle, la polmique de la dcolonisation, l’oubli des trente dernires annes succde le temps de l’examen de conscience. Deux coles s’affrontent. La premire, hritire des luttes politiques de la dcolonisation, s’attache dnoncer les mfaits de l’ordre impos graduellement par l’Occident au reste du monde partir du XVIe sicle. La seconde – rvisionniste, pourrait-on dire si le mot n’tait devenu min – se veut nuance, s’abstient de porter une condamnation gnrale pour examiner les faits de manire plus neutre.

C’est la premire cole qu’appartient Yves Benot, c’est contre la seconde qu'est crit ce livre publi une premire fois en 1994 et aujourd’hui rdit avec une postface rdige en 2000. L’auteur retrace la reprise en main de l’Empire colonial franais aprs le second conflit mondial. De la guerre, le vieil Empire est sorti bien branl. Les peuples tributaires ont vu le colonisateur vaincu en mtropole, vaincu parfois mme jusque dans les colonies, et en proie aux luttes intestines. Gaullistes et vichystes se sont affronts militairement en Afrique noire, les Amricains ont occup par la force l’Afrique du Nord, les troupes maghrbines ont combattu sur le champ de bataille europen et contribu la libration de la vieille France, les Japonais ont abattu le prestige des blancs en Asie et favoris la rvolte de l’Indochine. Peut-on revenir l’ordre ancien ? La classe politique franaise des annes quarante et cinquante le croit ou fait mine de le croire. Seuls font exception quelques penseurs isols et les communistes, dont les mobiles ne sont pas angliques : les dsirs de Moscou sont pour eux des ordres, et tout ce qui peut affaiblir le camp capitaliste leur est bon. Mais hors du P.C.F., peu de voix discordantes se font entendre. Yves Benot le rappelle avec quelque malice, les socialistes de l’poque sont de farouches coloniaux, d’autant plus prompts la rpression qu’ils s’imaginent dfenseurs de l’universalisme jacobin contre les particularismes nationalistes et rtrogrades. Le souvenir des reculades des annes trente face aux rgime de Mussolini et d’Hitler marque encore les esprits. Il ne faut plus transiger sur rien. Sans doute, une volution des rapports entre la mtropole et l’outre-mer est-elle possible : elle sera lente, graduelle et lointaine. Jusqu’en 1958, le gnral de Gaulle semble pouser ces convictions. D’ici l, on cognera trs dur, les morts se compteront par dizaines de milliers.

Avec beaucoup de talent, de verve et de conviction – qualits que l’on retrouve dans la belle prface de Franois Maspero –, l’auteur passe en revue cette reprise en main dans les diffrents territoires de l’Empire colonial, devenu Union franaise : les deux premiers chapitres s’arrtent l’Afrique du Nord et tudient notamment la rpression de la rvolte du Constantinois en mai-juin 1945 ; les deux chapitres suivants nous transportent en Indochine, et l’auteur relate en particulier le bombardement de Haiphong en dcembre 1946. Deux autres chapitres nous ramnent en Afrique, Madagascar pendant l’insurrection de 1947-1948 et en Cte d’Ivoire pendant les troubles de 1949-1959. Un dernier chapitre est consacr au retentissement de ces pisodes en France et leurs consquences sur l’volution du rgime.

La thse de l’auteur peut se rsumer en quelques phrases : le recours aux massacres et la torture n’est pas un accident de l’histoire coloniale, il est au fondement mme de la colonisation ; il a t systmatique. La torture est l’essence, le rsum de l’ordre colonial. L o l’argumentaire d’Yves Benot est fort, c’est quand il montre que les tares des rgimes post-coloniaux doivent beaucoup l’exemple du colonisateur : les Franais ont donn celui de la fraude lectorale outrageuse (p. 79, 138), celui de la corruption, celui du racisme institutionnel, et bien sr celui de la violence politique. Mais l’auteur emporterait plus facilement la conviction s’il n’tait pas partisan d’une manire aussi caricaturale, s’il ne s’enfermait pas dans la dialectique simpliste des bons et des mchants. Ce parti pris affich ses bons cts : Yves Benot excelle ainsi restituer la figure odieuse du Petit Blanc (p. 36-48). Mais quand il traite des massacres perptrs par les Nord-Africains, il choisit trop nettement son camp : pour lui, les Pieds Noirs d’Algrie sont la population europenne occupante, dont la grande majorit est port la violence par nature [!] (p. 28) ; en revanche, les tueurs de l’autre camp sont ces foules de malheureux qui, pour quelques minutes ou quelques heures, prennent leur revanche sur leurs propres conditions d’existence habituellement inhumaines et humiliantes (p. 36) ; ses yeux, l’ exigence morale, de l’aspiration la dignit et l’galit (…) reste l’horizon ultime, mme dans les manifestations agressives (p. 44). En somme, la faute des massacres revient ceux qui ont introduit la violence en tant que composante permanente de toute une socit, aux colonisateurs (p. 48). On a parfois de la peine croire ce qu’on lit. Sous la plume d’Yves Benot, le texte des accords d’vian devient un manifeste du nocolonialisme (p. 82) ; De Gaulle finassera pendant quatre ans avant de mettre fin la guerre d’Algrie (…) parce qu’il ne fallait pas que la fin de la guerre d’Algrie soit, en France, une victoire de la gauche (p. 163). Les mthodes employes contre les Algriens sont des pratiques nazies (p. 35) : c’est oublier qu’elles sont, aussi, hlas, le fait de biens d’autres rgimes. force d’tre utilis comme un chiffon rouge, brandi tout propos (pp. 110-111, 133) le rapprochement avec l’Allemagne nazie perd d’ailleurs de sa force. Destin diaboliser le colonisateur franais, il aboutit surtout banaliser la terreur nationale-socialiste : c’est le comble, un comble auquel l’extrme-gauche parvient un peu trop souvent.

Dans le discours d’Yves Benot, le parallle avec les nazis n’est pas qu’un ornement rhtorique, il touche au cœur de la thse et c'est son grand point faible. Faire de la colonisation un mal absolu, comme l’auteur s’y attache, c’est substituer la morale l’histoire, c’est oublier que l’homme est, fondamentalement, une assez vilaine bte, assoiffe de sang et de carnage. Depuis l’origine du monde, les peuples fort militairement soumettent ceux qui le sont moins, les civilisations plus avances l’emportent sur celles qui stagnent. C’est la trame mme de l’histoire, dont la colonisation n’est qu’un moment. Reprocherons-nous Csar les massacres de la guerre des Gaules, les guerriers au poing tranch, ces oprations de terreur destines frapper l’imagination des indignes ? Reprocherons-nous Rome et sa civilisation d’avoir effac la culture et la langue celtes ? Condamnerons-nous l’invasion par les Arabes de l’Afrique du Nord byzantine et de l’Espagne wisigothique ? S’il y a rupture dans cette continuit historique, c’est bien avec le moment o la supriorit militaire et culturelle n’a plus signifi domination politique, celui o l’Occident a renonc gouverner le monde, a reconnu aux autres peuples le droit d’voluer leur rythme. Contrairement ce que pense Yves Benot, ce changement n’est pas essentiellement d la rsistance des peuples domins. Il tient des transformations d’ordre culturel et moral l’intrieur mme de la civilisation dominante, qui marquent, croyons-nous, une rupture dans l’histoire de l’humanit. Cette inquitude, apparue presque en mme temps que l’expansion europenne, chez un Bartolom de Las Casas par exemple, demeure d’ailleurs spcifique de l’Occident et trangre bien d’autres civilisations. Ainsi la Chine contemporaine absorbe-t-elle ou dtruit-elle sans remords les peuples tributaires, Mandchous, Mongols ou Tibtains.

Quoiqu’il veuille bien en dire (p. 174), l’attitude de M. Benot procde d’un travers propre de larges couches de l’intelligentsia occidentale dans les trois dernires dcennies du XXe sicle : la haine de soi. L’intellectuel bat sa coulpe, ou plutt, comme tout bon dvot, il confesse volontiers les pchs des autres. Haro sur la culture grco-romaine, sur les vieilles humanits poussireuses, citadelle de l’ordre bourgeois tabli, haro sur la religion chrtienne, mre de toutes les inquisitions et de toutes les intolrances, haro mme sur les idaux des Lumires, voile commode derrire lequel se cachent les intrts sordides des capitalistes europens et amricains. Au contraire, la violence, la terreur, le totalitarisme deviennent lgitimes, pourvu qu’ils servent la juste cause des peuples opprims. La destruction de l’ordre bourgeois par le feu et par le sang l’est galement, si elle doit enfanter la socit nouvelle.

Cette posture est grosse d’un autre danger. Elle encourage les peuples hier coloniss s’installer dans le rle de bons sauvages , d’ternelles victimes, d’ternels assists. Tout le mal venant de l’Occident et de ses suppts, quoi bon les retours sur soi, les remises en cause, les rformes de structure ? Ainsi enfermes dans une passivit satisfaite, les vieilles civilisations se condamneraient mort. Souhaitons qu’au contraire les lites du Tiers-Monde rsistent la lgende dore que leur confectionnent les ouvrages tels que ces Massacres coloniaux, qu’elles regardent le pass colonial sans complaisance bien sr, mais aussi sans haine ni rancœur, qu’elles se mettent sans complexe l’cole de l’Occident et, libres des vieilles apprhensions, trouvent en elles-mmes les ressources et l’nergie ncessaires l’panouissement de leur identit propre.


Thierry Sarmant
( Mis en ligne le 11/01/2002 )
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