L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Contemporaine  

Penser la défaite
de Pascal Laborie et Patrick Cabanel
Privat 2002 /  25 €- 163.75  ffr. / 320 pages
ISBN : 2-7089-0521-X

Vae victis, ou d’étranges défaites

Les jours sombres de 1940 nous l’ont rappel de la faon la plus cuisante, dans l'histoire des peuples, les dfaites comptent souvent davantage que les victoires. Elles sont le moment de vrit, l'heure du chtiment ou du sacrifice. Tandis que les succs donnent lieu, dans toutes les cultures, une littrature officielle assez attendue, les dfaites produisent des interprtations plus varies et plus significatives. Penser la dfaite illustre excellemment la richesse des traditions nes des grands dsastres nationaux : issu d’un colloque tenu l'universit de Toulouse-Le Mirail en 1999, ce volume russit le difficile exercice qui consiste runir autour d'un mme sujet les historiens de spcialits et d'obdiences les plus diverses. Souvent, ce genre d'entreprise tourne au fourre-tout. Ici, au contraire, le propos, en traversant le temps et l'espace, gagne en intrt et en cohrence. Suivant les temps, les lieux et les circonstances, le discours de la dfaite prend les directions les plus opposes. Dans les socits antiques et jusqu’ nous, les dsastres militaires sont d'abord interprts comme la sanction d'une faute collective, la marque d'un chtiment divin : il en va ainsi chez les Hbreux (Philippe de Robert), chez les Grecs (Cecilia d’Ercole), comme sous le rgime de Vichy.

l'inverse, toutes les cultures connaissent l'hrosation de la dfaite. L'accent est mis sur le fait d'armes, le sacrifice des hros. L'histoire abonde en vaincus magnifiques : Caton d’Utique (victrix causa diis placuit, sed victa Catoni), Vercingtorix, Roland, Jeanne d’Arc, Bolivar, en dfaites glorieuses, Waterloo (Jean-Marc Largeau), la Commune de Paris (Rmy Cazals). C’est la "dfaite victorieuse", qui peut devenir un mythe, l'vnement fondateur de la tradition nationale. Le cas le plus connu est celui de la bataille de Kosovo de 1389, o la Serbie prtend s’tre offerte en martyre pour sauver l'Europe du joug ottoman (Michel Roux). En France, on connat mieux le cas du prtendu gnocide venden (Jean-Clment Martin).

Le dni est un autre biais pour minimiser un vnement dsagrable. Un de ses instruments favoris est le parallle entre dfaite prsente, totale en apparence, et dfaite passe, surmonte en dfinitive : la France d’aprs 1870 se remmore ainsi le redressement de la Prusse aprs Ina (Christian Amalvi). La dfaite peut aussi s'avrer positive long terme : en perdant ses colonies d'Amrique, l'Angleterre se libre du mercantilisme et de l’autoritarisme, et se prpare un second essor imprial (Jean-Franois Dunyach) ; la Ve Rpublique travestit la perte de l’Afrique du Nord en un "dgagement" qui va permettre le dveloppement de la Mtropole (Colette Zytnicki). Une autre forme de dni, apparente la prcdente, consiste refuser l’avantage au vainqueur : dans le discours des historiens occidentaux du XIXe et du premier XXe sicle, l’Italique qui rejette la mer le colonisateur grec, l’Africain qui refuse la civilisation apporte par Rome ou par la France se condamnent la stagnation et la barbarie (Cecilia d’Ercole, Jacques Alexandropoulos) ; pour les menchviks, la rvolution d’Octobre n’est rien d’autre qu’un "bount" la russe, absurde et sans merci (Jean-Paul Depretto).

Finalement, la rflexion objective sur les causes concrtes de la dfaite est ce qu'il y a de plus rare. Le cas franais est de ce point de vue exemplaire. Si les organisateurs du colloque Penser la dfaite avaient d'abord l'esprit notre effondrement de 1940 (voir l'introduction de Pierre Laborie), il en est d'ailleurs fort peu question ici, sinon travers le clbre ouvrage posthume de Marc Bloch, L’trange dfaite (Vincent Duclert)... dfaut, le prsent volume donne l’historien comme au curieux tous les instruments ncessaires pour considrer d’un œil lucide nos revers passs, prsents et, le cas chant, venir...

Thierry Sarmant
( Mis en ligne le 30/04/2002 )
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