L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Contemporaine  

Auschwitz en héritage ? - D'un bon usage de la mémoire
de Georges Bensoussan
Mille et une nuits 2003 /  10 €- 65.5  ffr. / 300 pages
ISBN : 08/10/2003
FORMAT : 13x19 cm

Edition revue et augmente

Auschwitz ou l’ombre portée du bio-pouvoir

temple de mmoire
Sur lhorizon
professeur dhistoire
Dans sa prison

Ainsi sexprimait Pguy dans ses Quatrains, et lon retrouve dans ces quelques vers une interrogation sur ltrange dialectique du souvenir, assez similaire celle que pose G.Bensoussan. De la mme manire que C.Pguy voyait dans lHistoire une science inutile si elle ntait pas assimile pour en trouver le sens, G.Bensoussan mne ici une rflexion sur la dmarche historienne, en loccurrence sur la manire dont est traite la Shoah. Cest pour viter que ne soit dilapid par dindignes usurpateurs ce lugubre hritage quil nous prsente, avec cet essai dnu de complaisance, une critique vhmente lgard mme de ceux qui mettent aujourdhui en avant le devoir de mmoire. Ce nest donc pas tant une narration du gnocide juif qu une analyse politique de la science historique et de lenseignement civique que se livre ici lauteur, avec dautant plus dacuit quil est lui-mme historien.

Aussi louvrage na-t-il pas pour but dexposer des lments de connaissance nouveaux, fruits dun travail de recherche, et lauteur se contente ici de citer de grands ouvrages de rfrence (tel celui de Hillberg). Son but est plutt dagencer ces faits universellement reconnus dune manire diffrente de celle qua pu mettre en uvre lhistoriographie officielle. Sil ne nous raconte pas lextermination (except dans une brve prsentation vnementielle, illustre de deux cartes, la fin du livre), cest prcisment quil veut interroger llaboration dun contenu historique transmettre, pour mieux dnoncer linanit dune mmoire ampute de ses soubassements scientifiques, close sur un fait et dformant tlologiquement lHistoire, en bref dune mmoire qui absout les vritables coupables, et nous lave de tout soupon.

La mmoire, en tant que phnomne social et donc construit, dfinit le pass en fonction de ce que la socit est en mesure de supporter sans entrer en drliction : jeter quelques individus en pture langoisse vindicative des victimes permet de justifier un silence dautant plus pais sur les chemins suivis, jusquau meurtre de masse, par lOccident. Or cette vision passiste de la Shoah en occulte lenseignement principal pour notre temps, savoir la leon politique.
En effet, la mmoire de lextermination des Juifs, lorsquelle nest pas purement et simplement absente au nom de la paix sociale, est soit banalise, soit instrumentalise et dtourne au profit dun droit-de-lhommisme triomphant dans lappel la tolrance. Le rsultat est, pour lauteur, le mme : non seulement cette dmarche est nfaste un renouveau de la cohsion sociale, puisquelle ignore que la paix nat du pardon, et le pardon de la justice, mais elle perd toute raison dtre. LHistoire nous est utile parce quelle peut nous aider dcrypter dans le prsent les logiques du pass, et non des rminiscences directement factuelles.

Il est trop facile aujourdhui de critiquer les nazis alors quils sont morts. Y voir les icnes du Mal ne sert rien sauf se rassurer peu de frais en dfinissant le Mal comme radicalement extrieur. Et cette dfinition est une illusion. Mettant donc en application le XIe Commandement quavanait Andr Glucksmann dans un contexte similaire, et qui nous enjoint la lucidit face au Mal, G.Bensoussan parvient prsenter une analyse convaincante du processus dont la Shoah est le symbole et lacm, mais non la fin.
Ce processus est politique et ne saurait tre expliqu ni conjur par de vagues incantations moralistes. Par del la nouvelle vision de lHistoire quil propose, le but de lauteur est bien de donner une leon de scientificit aux historiens. Cest en comprenant pourquoi la Shoah marque une rupture dans lHistoire que lon pourra prner un devoir de mmoire sans risquer, par une pit irraisonne, de lasser ou dirriter des esprits dj rticents.

Or le pourquoi du gnocide est insparable du comment, et lauteur souhaite ici dnoncer une imposture volontaire qui intervient dans le culte civique rendu au souvenir du gnocide. Pour G.Bensoussan, la Shoah est laccomplissement planifi dune haine exterminatrice bien diffrente du racisme ordinaire ; cest l un premier aspect quil tient souligner. Aspect bien sr minemment polmique, et dont lauteur ne se sort parfois quavec peine, dautant que, retrouvant l les dfauts de ses qualits, il a tendance se disperser en voulant rpondre toutes les analyses qui lui semblent fausses : la comprhension de son argumentation ne sen trouve pas toujours facilite. Mais le point principal sur lequel il veut insister rside dans ce facteur permissif du gnocide quest latomisation de la socit, laquelle participe tant lindustrialisation parcellisatrice du travail que la bureaucratisation de lEtat, et qui gnre une dresponsabilisation de lindividu. Or ces deux lments constitutifs de notre modernit ne sont pourtant pas considrs comme portant en germe des menaces si srieuses. Le problme est donc cette illusion dune civilisation protgeant de la barbarie, sur laquelle nous nous reposons.

De par les dynamiques luvre depuis le XIXe sicle, lindividu a t isol dans une socit de masse, inconscient de la porte de ses actes. Il est devenu un simple rouage dune grande machine que lEtat peut mettre en branle pour le meilleur comme pour le pire. Ce phnomne entrane non seulement une soumission de la socit, complice, mais aussi la dsacralisation de la vie humaine, qui devient un fragment : lhumanit peut donc, pour son bien, exclure certains de ces membres. Cela veut donc dire quil nexiste plus dhumanit, puisquen ralit lhumanit tait prcisment, par dfinition, une chose appartenant tout tre humain, que lon ne peut ni dcerner ni refuser. Cest l le bio-pouvoir, mis en exergue par M.Foucault, contre lequel la conscience doit se rebeller quand notre instinct grgaire nous pousserait nous y soumettre.

Donc le devoir de mmoire tel quil est aujourdhui pratiqu nest daucun recours pour nous protger dun retour de lhorreur ; il contribue de plus, selon lauteur, marginaliser les victimes et perptuer une vision des Juifs au mieux misrabiliste, au pire les rendant responsables du gnocide perptr leur encontre. Ici encore, lauteur, en tudiant des imaginaires sociaux, est logiquement port se placer dans un registre polmique et surtout se base sur des donnes dont lobjectivit pourra toujours tre conteste
Mais le livre est un essai et ne se prsente pas autrement, et en ce sens il reste extrmement riche virant mme dans certaines pages lexubrance verbale et argumentative - perspicace et original, donc utile pour qui veut aborder diffremment la question trs actuelle du souvenir de la Shoah.

Aurore Lesage
( Mis en ligne le 14/01/2004 )
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