L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Contemporaine  

Lettres chinoises - Les diplomates chinois découvrent l'Europe (1866-1894)
de Feng Chen-Schrader
Hachette - La Vie quotidienne 2004 /  19 €- 124.45  ffr. / 231 pages
ISBN : 2-01-235701-6
FORMAT : 14x23 cm

L'auteur du compte rendu: matre de confrences en Histoire contemporaine l'universit de Paris-I, Sylvain Venayre a rcemment publi La Gloire de l'aventure. Gense d'une mystique moderne.
1850-1940
(Aubier, 2002).


L’Europe du XIXe siècle vue par les lettrés chinois

Dans la seconde moiti du XIXe sicle, lEmpire du Milieu est contraint de souvrir au monde. En 1858, deux ans aprs la fin de la seconde guerre de lopium, le trait de Tianjin impose la prsence Pkin de lgations diplomatiques europennes. En 1866, la Chine, pour la premire fois de son histoire, doit envoyer des missaires dans les pays occidentaux : des dlgations officielles sinstallent dans les grandes capitales. En 1877, la Chine ouvre, Londres, sa premire ambassade en Europe. Celle de Berlin suit, en 1881.

Pour les lettrs de lEmpire, cest un choc considrable. Le code des Qing, compil entre le rgne de Kangxi (1762-1772) et le rgne de Jiaqing (1796-1820), avait plac les pays occidentaux au mme rang que les pays tributaires. Comme toutes les rgions ignorant les valeurs confucennes, lEurope tait considre comme barbare. A ce titre, elle tait soumise, en thorie, lEmpereur chinois. Lenvoi dambassadeurs sapparente donc un geste indit de soumission, qui marque la fin, de fait, du systme tributaire chinois. Les lettrs qui acceptent les postes dambassadeurs sont vus comme des tratres, qui acceptent une position quaucun Chinois ne devrait accepter. Le premier ambassadeur chinois Londres, Guo Songtao, finira ainsi sa carrire dans des postes subalternes de lEmpire du Milieu, seul et humili par ses compatriotes. Il faut dire que Guo Songtao avait aggrav son cas en trouvant trop de mrites la civilisation europenne. Les fonctions nouvelles de ces lettrs sont mal dfinies. Les envoys chinois en poste Londres et Berlin, par exemple, sont galement chargs des affaires franaises (1895), italiennes (1902), belges (1902), autrichiennes (1902) et nerlandaises (1905). Lune de leurs principales missions est de rapporter de leurs voyages des observations concernant la socit europenne. Ces rcits, dans lesquels rien dintime nest consign, constituent le matriau sur lequel Feng Chen-Schrader a travaill dune manire remarquable. Ils donnent voir une vision tonnante de lEurope du dernier tiers du XIXe sicle (le travail de Feng Chen-Schrader sinterrompt en 1894, date de la dfaite de lEmpire du Milieu contre le Japon, prlude de grands bouleversements politiques et culturels en Chine). LEurope est en effet vue par ces diplomates chinois selon des principes trs diffrents de ceux qui guident les Europens eux-mmes. Les diffrences nationales, en particulier, si importantes aux yeux des Europens de la fin du XIXe sicle, leur semblent insignifiantes au regard de ltranget que constitue lEurope dans son ensemble, par rapport la civilisation chinoise.

Cest un rgal de suivre les analyses de Feng Chen-Schrader, qui a divis les observations des lettrs chinois en six catgories : la vie urbaine, la gastronomie et la mode, la vie sociale, les relations amoureuses et familiales, la politique et le christianisme avant de conclure sur la comparaison des civilisations europenne et chinoise. On accompagne ainsi les diplomates dans leurs tonnements (sur la place des femmes dans la vie publique, par exemple, bien plus visibles quelles ne le sont en Chine ; ou sur la rupture qui existe entre la vie urbaine et la vie rurale, dautant plus extraordinaire que les deux univers sont troitement mls en Chine). On samuse des comparaisons dont ils usent pour dcrire ce quils voient : ainsi de ces agents de police parisiens, en uniforme bleu, avec de grandes moustaches tombantes, portant lpe et un chapeau en forme de ravioli chinois. On sintresse leurs efforts pour comprendre les diffrents systmes parlementaires europens et leurs interrogations pour savoir sils seraient viables en Chine. Si certains aspects de lEurope sduisent ces diplomates (les muses et la peinture, par exemple), tout les surprend. Ainsi que le note lun dentre eux :
En Angleterre, tout prend le contre-pied de ce qui est en vigueur en Chine. Dans le domaine politique, le peuple passe avant le monarque. Pour les naissances, les parents prfrent avoir une fille plutt quun fils. A table, cest le matre de maison, et non linvit dhonneur, qui occupe la place du centre. Lcriture va de gauche droite. Pour lire un livre, on commence la fin et on finit la premire page. Au cours des repas, on met les plats avant le vin. Tout cela sexplique par le fait que lAngleterre est aux antipodes de la Chine. Le ciel au-dessus de ce pays se trouve en fait sous la terre. Les coutumes et les institutions y sont inverses de celles que nous connaissons en Chine.

On suit aussi de prs les raisonnements de ces lettrs qui tentent de voir en quoi le christianisme est une version simpliste du plus ancien et plus profond confucianisme et, de faon gnrale, en quoi la civilisation europenne est redevable en tout la chinoise. Nest-ce pas en Mditerrane orientale, rpte-t-on, que lEurope sest dabord construite, cest--dire dans une zone o, par la Perse, parvenait linfluence chinoise ? Car le plus remarquable est l : ces diplomates sont sidrs par lexistence dune civilisation autre que celle de lEmpire du Milieu, quil nest plus possible de considrer comme barbare. En mme temps, ils ne peroivent pas les enjeux des bouleversements conomiques qui, depuis un sicle, ont transform lEurope et continuent de la modifier trs rapidement. Ils se bornent admettre lexistence dune civilisation menaante, dont la puissance ne sexplique que par la jeunesse, quils opposent lanciennet de la civilisation chinoise. Leurs nombreuses tentatives pour comprendre lEurope sont ainsi gnes par la ncessit politique dans laquelle ils se trouvent daffirmer la prminence chinoise.

Feng Chen-Schrader nous propose donc un prodigieux dpaysement, parallle celui que subirent, entre 1866 et 1894, les premiers diplomates chinois en Europe. On tudie avec un trs grand intrt, non seulement, comme elle le dit en citant Lucien Febvre, loutillage mental de ces lettrs chinois, leurs ides politiques et leurs reprsentations, mais aussi une Europe dont, force de la voir par leurs yeux, on redcouvre ltranget. Un remarquable essai dhistoire culturelle.

Sylvain Venayre
( Mis en ligne le 19/04/2004 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2024



www.parutions.com

(fermer cette fenêtre)