L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Contemporaine  

Services spéciaux. Algérie 1955-1957 - Mon témoignage sur la torture
de Paul Aussaresses
Perrin 2001 /  15.11 €- 98.97  ffr. / 200 pages
ISBN : 2-262-01761-1

"Ni remords, ni regrets"

Introduire un ouvrage par l’vocation de son auteur est invitable. Mais dans le cas de Paul Aussaresses l’exercice apparat soudain insurmontable. Nous sommes face un homme qui n’offre aucune prise. Et c’est sans doute la raison pour laquelle ses mmoires bouleversent tant la France depuis leur parution. Il a bien t tent de le placer dans les premiers compartiments venus d’un confort intellectuel partag. "Il est snile", diront certains ; "c’est un monstre", affirmeront d’autres. "Nous avons notre Eichmann national !" crieront les plus masochistes. Tous ces jugements relvent du traditionnel rductionnisme national : cataloguer plutt que comprendre.

Disons le d’emble, le livre du gnral Aussaresses ne nous aide gure comprendre la torture, de mme que son auteur demeure un mystre. Il nous donne quelques informations oprationnelles qui serviront l’criture de l’histoire militaire de la guerre d’Algrie La structure dirige pendant la bataille d’Alger par le commandant Aussaresses tait en effet inconnue des historiens, alors qu’elle a pris une place considrable dans le dispositif mis en place pour contrer le FLN Alger en 1957. Son existence "institutionnelle" est certainement un des lments nouveaux qu’apportent ces mmoires l’histoire d’un pisode trs complexe.

Mais sur la torture ? Peu de choses en somme. Elle fut pratique une large chelle. Elle tait admise par les autorits militaires et politiques impliques. Elle tait absente des compte-rendus (hormis du fameux cahier "Manifold" rempli par le commandant Aussaresses). Elle passait par l’emploi de l’lectricit et de l’eau. Ses victimes taient majoritairement destines l’excution sommaire. Tous ces lments figurent dans la rcente thse sur ce sujet de Raphalle Branche (L’Arme et la torture pendant la guerre d’Algrie) - bientt publie -, et avaient dj t suggrs par des figures comme Paul Teitgen (voir sa lettre de dmission Robert Lacoste rendue publique en septembre 1957), Henri Alleg (La Question), le gnral de Bollardire (Bataille d’Alger, Bataille de l’Homme), puis le gnral Massu lui-mme (La Vraie Bataille d’Alger). Ce qui manque, ce sont des chiffres, et Services Spciaux n’en apporte gure.

Non, ce qui est vraiment neuf, c’est Paul Aussaresses lui-mme. Cet homme hier parfaitement inconnu semble aujourd’hui incarner la torture elle-mme et pourquoi pas la guerre d’Algrie toute entire ? Lourde charge. Pourquoi cet homme se voit-il soudain attribuer une tel poids symbolique ? Car il est sans doute le premier dire : "J’ai pratiqu la torture et je l’assume". Le gnral Aussaresses ne tisse pas non plus de longs justificatifs. Certes, le spectacle effroyable des petits tas de viande, autrefois des enfants, rassembls tant bien que mal sur des toiles de tentes aprs le passage des fellaghas dans les mines d’El Hallia, est voqu ; de mme que l’urgence de localiser des bombes qui vont exploser. Mais l n’est pas le coeur de l’ouvrage. Ce que retrace ce livre, c’est l’itinraire d’un militaire qui froidement, avec la plus ferme et la plus terrible des rsolutions, s’emploie remplir par tous les moyens la mission – horriblement difficile, personne ne peut le nier – qu’on lui a confie.

Paul Aussaresses ne se dfausse pas. Il ne se justifie pas non plus. "Ni remords, ni regrets" rpond-il invariablement aux journalistes. Et c’est sans doute ce qui nous effraye chez ce personnage. Car nous ne comprenons pas. Nous cherchons une causalit qui n’existe pas. Il ne semble pas avoir agi par sadisme, par vengeance, par racisme, par folie ou par servilit Alors, pour nous prserver de ce vide qui nous fait horreur, nous dveloppons un rflexe ancestral : celui du bouc missaire. Nous chargeons Paul Aussaresses de toutes les horreurs commises pendant la guerre d’Algrie, de la mauvaise conscience de l’arme franaise, de la lchet des politiques, de l’indiffrence de la masse. Et nous l’envoyons dans un dsert symbolique pour qu’il y meure : suspension de l’ordre de la Lgion d’Honneur, radiation de la rserve des officiers gnraux, comparution devant un tribunal pour crime contre l’Humanit. Cette dmesure, cet archasme, ne risquent-ils pas de condamner ds sa naissance un dbat pourtant fond et peut-tre ncessaire ? Et ne risquons nous pas ds lors de conserver une mmoire torture pendant encore longtemps ?

Guillaume Zeller
( Mis en ligne le 09/08/2001 )
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