L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Contemporaine  

Mémoires
de Haussmann
Seuil 2000 /  45.04 €- 295.01  ffr. / 1204 pages
ISBN : 2-02-039898-2

Haussmann, le bâtisseur autocrate

Edition intgrale, prcde d’une introduction gnrale par Franoise Choay et d’une introduction technique par Bernard Landau et Vincent Sainte-Marie Gauthier.


Saluons l’heureuse et courageuse initiative des ditions du Seuil de rditer enfin, dans leur intgralit, les Mmoires du baron Haussmann publies entre 1890 et 1893 chez Victor-Havard, en trois volumes. La surcotation sur le march du livre ancien de cette premire dition, depuis longtemps introuvable, confirmait non seulement l’attrait des bibliophiles pour un personnage controvers, mais aussi l’intrt des chercheurs et des curieux pour l’action et l’oeuvre du clbre prfet de la Seine sous l’Empire.


La figure emblmatique de Georges Haussmann qui prsida pendant dix-sept ans, de 1853 1870, au destin de la Capitale, est de celles qui contriburent donner au Second Empire l’image quivoque d’une fte tourdissante, o chacun se dvoyait dans l’argent facile de la spculation et de la corruption. Le baron, imbu de sa personnalit, confiant dans le soutien de l’empereur, convaincu de la concordance de leurs vues, persuad que son action servait le prestige des Aigles ds lors qu’il se prtendait le porte-parole de la volont du souverain - son "second" disait-il - , ne se souciait ni de mnager ses adversaires ni de se gagner la sympathie des bonapartistes. Cet "animal de race fline", selon le mot du duc de Persigny, administra Paris en autocrate, suivant en cela l’exemple de son matre, rvant mme un moment d’un maroquin qui lui aurait permis de remodeler la France sur le modle de ses grands travaux. Haussmann, ce n’est pas seulement aujourd’hui le nom d’une des artres les plus animes de la capitale, c’est aussi le renvoi immdiat l’une des priodes les plus discutes de notre histoire, l’un des monarques les plus complexes du XIXme sicle.


Deux biographies, l’une de Michel Carmona (Fayard), l’autre de Georges Valance (Flammarion), d’une valeur et d’un apport ingaux, viennent de replacer Haussmann au coeur de l’actualit, faisant de lui une phmre coqueluche des mdias parisiens. Oui, la transformation de Paris a t son grand oeuvre. Mais nous ne devons toutefois jamais oublier qu’elle fut aussi l’une des priorits personnelles de Napolon III. L’empereur, tout imprgn d’idaux saint-simoniens et sincre dans son souci d’radiquer le pauprisme, rsolument sourd aux lamentations des nostalgiques du Vieux Paris, s’est attach dcorseter la Capitale, l’embellir, l’arer, l’arracher son insalubrit chronique. Napolon III, comme tous les visionnaires, tourne son regard dlibrment vers le futur, dont il dcle les signes annonciateurs. Il se veut dcrypteur de l’avenir, il refuse de se figer dans la contemplation extatique du pass, il prconise le mouvement et rcuse l’immobilisme. Il aime les audacieux, il les encourage dans leurs entreprises, il les flatte dans leur mgalomanie. Sous son rgne et sous son impulsion, Haussmann percera Paris tandis qu’ la frontire de l’Orient Ferdinand de Lesseps ouvrira l’isthme de Suez la navigation maritime !


Il faut le dire, Haussmann n’existerait pas sans Napolon III. Et inversement le bilan politique de l’empereur serait encore plus dcri s’il ne pouvait compter sur le legs de son prfet favori, de ce collaborateur irremplaable qu’il dfendra contre vents et mares jusqu’en janvier 1870, c’est--dire jusqu’ l’ultime puisement de ses forces, alors contraint de l’abandonner ses adversaires quand lui-mme renona se battre et sauver les derniers vestiges de son gouvernement personnel. Comment dissocier, en effet, le destin de ces deux hommes qu’une commune foi dans le progrs et ses bienfaits, qu’une rciproque estime, qu’une mme mfiance instinctive envers le parlementarisme et une mme adhsion inconditionnelle au despotisme (tel que l’entendait Napolon Ier, c’est--dire la version franaise de l’autocratie) allaient souder pour le meilleur comme pour le pire ? Si, au lendemain de la capitulation de Sedan, l’architecte Viollet-Le-Duc, oublieux des faveurs impriales, proclama un peu trop vite - et surtout avec quelle impudeur ! - son ralliement la Rpublique, Haussmann, au contraire, courba le dos sous les coups souvent trs vils qu’une coalition htroclite d’accusateurs publics porta contre lui. Dans l’adversit et la diffamation, il se montre bon prince et rsign; presque octognaire, il prit la plume pour se justifier, avec cette sorte d’indiffrence aux effets de l’ge qu’on rencontre souvent chez ceux qui ont l’intime conviction de l’irrversibilit de leur oeuvre. Non seulement Haussmann savait qu’on ne pourrait jamais dfaire ce qu’il avait construit, mais il eut mme la satisfaction de voir qu’on poursuivait les chantiers qu’il avait laisss en plan.


Il faut donc se rjouir que les Mmoires d’un personnage aussi considrable soient de nouveau disponibles. Franoise Choay prcise dans l’avertissement que ce projet est n il a plus de vingt ans, dans le cadre de son enseignement l’ancien Institut franais d’urbanisme. Vingt ans pour convaincre un diteur s’engager dans une telle entreprise - avec tous les risques qu’elle implique - n’taient certainement pas de trop. Mais qu’il nous soit permis d’exprimer un regret. Pourquoi, ds lors, ne pas avoir employ tout ce temps prparer une solide et complte dition critique ? Hormis les sept index, fort utiles, l’appareil critique se rsume "une prsentation synthtique et gnrale de l’oeuvre dilitaire du Prfet", qui pose la problmatique davantage dans le jargon des urbanistes modernes que dans une perspective rsolument historique. L’introduction tient davantage de l’article du Moniteur que de l’tablissement critique d’un texte et l’on a vit de peu le fac simil. Tout cela manque singulirement de notes, de renvois au manuscrit lui-mme ou d’autres sources, de recoupements avec d’autres tmoignages.


Cette dition fera date par dfaut et non pas pour son excellence. Aprs un sicle d’absence et deux dcennies d’attentisme, elle donne l’impression d’avoir t ralise dans la prcipitation. C’est dommage, parce que les Mmoires d’Haussmann d’un strict point de vue scientifique mritaient assurment un meilleur traitement.

Christophe Pincemaille
( Mis en ligne le 02/04/2001 )
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