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Histoire & Sciences socialeset Période Contemporaine  

La Haine de soi - Difficiles Identités

Complexe - Interventions 2000 /  21.22 €- 138.99  ffr. / 305 pages
ISBN : 2-87027-807-1

dirig par Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias

La Haine de soi à l’infini ?

Cet ouvrage collectif essaie de cerner les contours d’un concept forg par Theodor Lessing dans un livre paru en 1930, Der jdlische Selbsthass ("la Haine de soi juive"). Il y explique que le Juif moderne, celui qui cherche avant tout s’assimiler, s’intgrer dans sa socit d’accueil, se sent souvent doublement coupable : coupable d’avoir trahi son tre juif, et coupable ne pas avoir pu l’effacer aux yeux des autres. C’est dans le sionisme que le peuple juif trouva la solution ce paradoxe : Martine-Sophie Benot, dans son article, montre bien que le sionisme fut cette affirmation d’un destin commun travers une identit nationale et galement mtaphysique.

De ce fait, se redessinait la vision d’un peuple juif lu, avant-garde de l’humanit, et porteur d’une conscience universelle : persuad de la mission qui incombait son peuple, Lessing s’est lanc, travers sa qute d’une identit juive positive, dans une vritable qute de soi, "une introspection rigoureuse et parfois autodestructrice", comme le montre Martine-Sophie Benot. Elle souligne bien en effet l’amalgame ralis chez Lessing entre la reconqute identitaire de son peuple et sa propre sublimation intime.

L’ouvrage dbute donc par une ncessaire mise au point conceptuelle, et il s’attarde alors logiquement sur l’illustration juive du concept de "haine de soi" : Jacques Le Rider voque le cas d’Otto Weininger qui poussa jusqu’au suicide le refus de lui-mme, dans lequel le refus de son identit juive tenait une grande part. A travers une analyse de l’historiographie sioniste, Esther Benbassa montre ensuite l'antagonisme qui a pu exister entre l’identit hbraque et l’identit juive aprs la cration de l’Etat d’Isral. Cet antagonisme voquait bel et bien la haine de soi.

Mais, comme l’avait soulign Lessing lui-mme, le concept de "haine de soi" a une porte universelle, ce que l’ouvrage s’attache montrer par la suite. En effet, ce concept de "haine de soi" y est illustr par des problmatiques extrmement varies : l’enfance, l’anorexie, l’homosexualit, les martyrs iraniens, la diaspora cambodgienne, l’exclusion, l’hindouisme, le changement de patronyme, la conversion religieuse, et quelques monographies (Simone Weil, Maurice Sachs, Michel del Castillo). Ds lors, l’ouvrage perd en prcision ce qu’il gagne en intrt. Car si les contributions sont toutes srieuses et fouilles, elles manquent parfois d’une certaine cohrence avec le thme fdrateur de l’ouvrage.

Ainsi, Vanina Micheli-Rechtmann voque l’anorexie, qu’elle situe dans un mouvement historique : l’anorexie serait, de tous temps, un mode de raction des femmes face des structures patriarcales oppressives. On comprend aisment comment cette haine du corps exprime une forme de haine de soi, mais l’auteur de l’article ne prend aucun moment la peine d’expliciter le lien entre le concept et l’illustration spcifique qu’elle en propose.


De mme, Farhad Khosrokhavar montre bien comment les martyrs iraniens mettent fin la tension entre leur identification l’islam khomeyniste et la ralit d’une socit qui a chou dans sa rvolution : ils ralisent leur idal dans leur propre mort et la ngation de leur moi. Mais la moiti de l’article ne traite pas de la haine de soi et voque plutt l’histoire de l’Iran, sans la mettre dans la perspective du concept.

Tout ceci met en lumire la difficult d’apprhender un thme trs gnral en faisant appel une pliade de personnalits spcialistes d’un domaine spcifique : toute la difficult est de faire exactement concider l’illustration du gnral par l’analyse du particulier. Cette dmarche a t trs bien remplie par un certain nombre de contributions.

George Sidris prend ainsi le cas de la communaut homosexuelle dans le Saint-Germain-des-Prs des annes 1950 : il se demande dans quelle mesure le discours homophile contre l’effminement est une forme de haine de soi. A l’poque, deux conceptions de l’homosexualit s’affrontaient : les homophiles, reprsentes par la revue Arcadie notamment, prnaient une homosexualit discrte par opposition l’homosexualit exubrante des "grandes folles". Le but d’Arcadie n’tait pas de remettre en cause l’ordre moral de la socit, mais au contraire d’intgrer les homosexuels dans cet ordre social. Or, l’homosexualit est dnonce comme "flau social" par la loi en 1960, ce qui rend patent l’chec de la stratgie d’Arcadie Logiquement, le discours de la revue contre les effmins se durcit alors. Cette position de renoncement voque effectivement une certaine forme de haine de soi. Mais George Sidris relativise le phnomne en rappelant que ces positions extrmes n’taient partages que par une petite minorit de la communaut homosexuelle.


L’ide de projeter la notion de "haine de soi" dans une culture qui l’ignore totalement est galement une dmarche scientifique trs fconde. C’est pourquoi la contribution de Maya Burger propos de la culture hindoue apporte indiscutablement beaucoup d’intrt l’ouvrage. Dans cette culture, une certaine forme de haine de soi semble s’incarner dans l’asctisme, le renoncement, le yoga, et se traduit par une indiffrence la ralit de notre tre psychophysiologique. Mais dans la culture hindoue, l’tre humain est fondamentalement de mme nature que Dieu : en ce sens, la haine de soi ne touche en l’homme que ce qui est phmre et peu important (le soi social), alors que le Soi, universel et essentiel, subsiste toujours. Peut-il exister une haine de ce Soi, de cette partie divine et universelle de l’homme ? Et dans quelle mesure peut-on alors har Dieu ? L’article de Maya Burger est intellectuellement trs stimulant parce qu’il montre bien dans quels retranchements nous mne l’application d’un concept occidental une culture orientale.

Beaucoup d’autres contributions apportent un clairage intressant sur cette notion de "haine de soi" : par exemple, Henry Raczymow retrace la biographie de l’crivain Maurice Sachs au regard de ce concept. Il retrace cette longue autodestruction qui l’envoya dans les rangs de la Gestapo. Sachs passa sa vie commettre des fautes pour payer le prix de cette faute originelle qu’il tait persuad d’avoir commise par le simple fait d’tre n Selon les thories psychanalytiques, sa haine de lui-mme visait regagner l’amour de sa mre, qui l’avait abandonn dans un internat.


Il est difficile de dresser un panorama complet de toutes les formes de haine de soi, et c’est pourtant ce que tente cet ouvrage, avec un certain succs. On regrettera peut-tre le manque de cohrence de l’ensemble : en effet, l’ouvrage est davantage une juxtaposition d’articles qu’une vritable rflexion unie sur le concept central. Le plan de l’ouvrage, en sept parties, reste artificiel, et ne parvient pas lier entre eux les diffrentes contributions. Heureusement, celles-ci sont en gnral d’un trs haut niveau et arrivent faire comprendre au lecteur que la haine de soi est un concept complexe et multiple, qui peut tre avantageusement utilis en histoire comme en sociologie, en ethnologie comme en psychologie. L’ouvrage montre que le concept de "haine de soi" fournit une grille d’analyse trs pertinente pour expliquer des phnomnes extrmement nombreux et varis. Ce concept peut donc sans doute se dcliner l’infini, la condition essentielle de revenir rgulirement son sens originel.

Thomas Bronnec
( Mis en ligne le 04/10/2000 )
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