L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Contemporaine  

De Gaulle
de Paul-Marie de la Gorce
Perrin 2000 /  25.8 €- 168.99  ffr. / 1406 pages
ISBN : 2-262-01612-7

De Gaulle ou la statue intérieure

Arma virumque cano : pour les Virgiles franais, crire la vie du gnral de Gaulle est bien des gards une gageure. La premire difficult rside dans l'immensit et dans la dispersion des sources, qui toutes ne sont pas encore accessibles. La deuxime est l'existence d'une monumentale biographie du gnral : le De Gaulle de M. Jean Lacouture, paru entre 1984 et 1986, qui a fait date. Le pril de l'entreprise tient enfin la stature du personnage, colosse la prsence crasante et intimidante pour l'historien. Pour relever ces diffrents dfis, M. Paul-Marie de La Gorce ne partait pas sans quelques munitions : un De Gaulle entre deux mondes, publi en 1964, et plusieurs ouvrages consacrs l'histoire contemporaine de la France. Ainsi, en face du puissant triptyque de M. Lacouture, lve-t-il une forte stle de quelque 1 400 pages : pour le simple curieux comme pour le lecteur fru d'tudes gaulliennes, le parallle s'impose.

M. de La Gorce a l'avantage d'crire quinze ans aprs M. Lacouture : bien des archives se sont ouvertes, bien des acteurs ont parl ou crit et la bibliographie "gaullologique", dj importante, a continu de s'accrotre. Les notes en tmoignent, l'auteur a exploit les dossiers conservs aux Archives nationales, au Quai d'Orsay, aux Services historiques de l'arme de Terre et de la Marine, au Public Record Office. Cependant, il faut reconnatre - et cet aveu cote l'archiviste qui crit ces lignes - que les sources primaires consultes par l'auteur ne bouleversent pas ce que nous savions dj de la "grande histoire". Sans doute faudra-t-il attendre que l'ensemble des archives publiques de cette poque soit communicable et que la famille du gnral soit sortie de son attitude de gardienne du temple - posture toujours un peu ridicule, et bien inutile dans le cas prsent. M. de La Gorce utilise galement les entretiens que lui a accords le gnral, autre avantage sur M. Lacouture, mais qui n'apporte rien de dterminant.

La provende tire des sources imprimes est plus consistante. Depuis la sortie du "Lacouture", les gaullologues ont notamment pu faire leurs dlices du C'tait de Gaulle d'Alain Peyrefitte (1994, 1997 et 2000), d'En coutant de Gaulle de Claude Guy (1996) et du Journal de l'lyse de Jacques Foccart (1998). Malgr l'intrt de ces diffrents crits, utiliss par M. de La Gorce, rien ne saurait remplacer les ouvrages du gnral, au premier rang desquels figurent bien videmment ses Mmoires de guerre aujourd'hui dits dans la collection de la Pliade. Publis entre 1980 et 1986, les Lettres, notes et carnets seraient galement une source indispensable, n'taient la scandaleuse ignorance des principes de l'dition scientifique dont ont fait preuve les diteurs et la pit mal claire qui les a guids dans leurs choix. Le futur grand chantier de l'historiographie gaullienne est l : dans la publication exhaustive et objective des crits publics et privs du gnral.

De leur ct, malgr les difficults lies l'accs aux sources, les historiens universitaires ont beaucoup produit. De cette ample bibliographie, on retiendra par exemple l'tude de Maurice Vasse : La Grandeur. Politique trangre du gnral de Gaulle, 1958-1969, ( Fayard, 1998). Pour d'autres domaines et d'autres priodes, les grandes synthses rudites font dfaut : ainsi, pour s'en tenir l'avant-guerre, ne dispose-t-on pas encore d'ouvrage srieux sur le rle du marchal Ptain entre 1918 et 1940, sur la question des chars ou sur la dfaite de 1940. Ds prsent, pourtant, la possession de la masse de publications disponibles sur l'homme et son temps outrepasse les forces d'un seul homme.

Autant que par les matriaux mis en œuvre, le "Lacouture" et le "La Gorce" diffrent par l'conomie gnrale. En divisant son ouvrage, M. Lacouture avait fait un bon choix. Ainsi put-il tendre son propos loisir sans accabler le lecteur. Le parti du rythme ternaire fut moins heureux : on sait qu'au lieu des deux volumes prvus initialement, M. Lacouture en donna trois, Le Rebelle, Le Politique et Le Souverain. Des trois volumes, le second, Le Politique, consacr la IVe Rpublique et aux vnements qui l'ont immdiatement prcd et suivi, est sans doute le moins russi, non par la faute de l'auteur, mais parce que le grand homme perdait alors de sa lgendaire hauteur… En publiant un volume unique, M. de La Gorce gagne en cohrence mais perd en lgret. Quand mme une vie aurait plus d'attrait que bien des romans, il faut quelque courage pour lire 1 400 pages d'une seule traite ! Ici, cependant, le plan est plus quilibr : la moiti du livre seulement porte sur le De Gaulle d'aprs 1945.

l'intrieur de leurs grandes subdivisions, les deux auteurs adoptent un principe sensiblement identique : rcit chronologique jusqu'en 1958, chapitres thmatiques pour l'poque du principat du gnral. Chez l'un comme chez l'autre, on vit - ou plutt on revit tant elles sont bien connues - les grandes tapes de la carrire du hros. Tout commence dans ce milieu bourgeois et conformiste, dont De Gaulle, par une sorte de schizophrnie, conservera toujours le mode de vie et les prjugs ("on n'est pas sur terre pour rigoler"), tout en en rejetant la philosophie et les options politiques.

La carrire militaire jusqu'en 1940 est marque par un avancement rgulier et ponctue de postes intressants, dont l'arme, bonne fille, gratifie ce trs critique officier. Elle se double d'une carrire littraire honorable, o, autour des vanits d'auteur, se noue la querelle Ptain-De Gaulle : il faut relire les lettres du second au premier, d'une insolence extraordinaire (p. 111-112). la jonction des deux carrires, celle de tacticien n'est pas couronne de succs : un critique militaire compare le colonel de Gaulle au pre Ubu! l'approche de la guerre, une quatrime carrire, politique celle-l, se dessine, dcoulant des trois autres. On voit un de Gaulle alors proche de la dmocratie-chrtienne et partisan de l'alliance sovitique.

La grande coupure arrive avec la guerre, la dfaite, l'arrive du jeune gnral au gouvernement, du 6 au 16 juin 1940, son dpart pour Londres et l'appel fameux. Ici s'ouvre la priode la plus romantique et la moins conteste de la vie du gnral. Lui-mme, pourtant, a pris le contre-pied de ses admirateurs en affirmant le caractre rationnel de son choix. On apprend ici que l'opinion franaise partagea trs vite sa vision long terme : aux pires moments de 1940, jamais plus de 20 % de Franais ne crurent la victoire de l'Allemagne (p. 352).

M. de La Gorce s'arrte moins que M. Lacouture sur la priode du "politique" pour s'tendre davantage sur l'action du gnral de Gaulle aprs 1958. Le De Gaulle de ce temps-l fait beaucoup moins l'unanimit que celui de la France libre, c'est peu dire. Au gnral rebelle a succd un grand prince machiavlien. L'ge et le pouvoir l'ont transform, dirait-on. C'est bien le mme homme, pourtant, tout de rsolution, qui, hier, approuvait Mers-el-Kbir et aujourd'hui, d'un glaive implacable, tranche, en Algrie, le nœud gordien.

Au terme du rcit, on repose le livre avec cette double question : pourquoi, quinze ans aprs, le "Lacouture" reste-t-il sans rival ? Pourquoi le "La Gorce", en dpit de ses qualits, laisse-t-il le lecteur insatisfait ? La rponse tient d'abord aux diffrentes positions politiques de dpart. M. de La Gorce, que l'on devine gaulliste, s'est efforc la sobrit et l'objectivit. Il a crit un "De Gaulle en son temps", replaant toujours les actes du gnral dans le contexte national et international et ngligeant l'anecdotique. Il est fort sec de louanges. On trouve davantage sous sa plume la France sous de Gaulle qu'un portrait de De Gaulle : en cela, son livre sera peut-tre plus accessible aux jeunes gnrations. Issu du camp adverse, M. Lacouture pouvait, sans crainte de reproche, avouer sa sympathie et son admiration : son livre retrace aussi le parcours d'un homme de gauche sduit, malgr qu'il en ait, par la figure du Conntable. Moins didactique, plus impressionniste, il se concentre sur l'homme et sur le style.

C'est sur ce dernier point que rside l'autre grande diffrence entre les deux livres. Marqu par le culte de la grandeur classique, le style gaullien ne laisse pas d'tonner. On s'irrite souvent de ce curieux mlange de Louis XIV, de romantisme la Rostand et de style "30", o le pastiche semble lev la dignit d'art suprme. Sur la distance, on peut le trouver forc, lassant et, pour ainsi dire, contre nature. Mais comment rester indiffrent ces pages clatantes cites par M. de La Gorce : au parallle de la France et de l'Allemagne (p. 135), au jugement sur le nazisme (p. 673-674), aux portraits d'Hitler ou de Staline (p. 679-681), l'trange pome en prose qui clt les Mmoires de Guerre (p. 829-830), la proclamation lance contre les gnraux du Putsch (p. 984) ? Mais l o M. Lacouture citait abondamment, dissquait et rpondait la saveur des traits gaulliens par la causticit et par l'invention de ses propres formules, M. de La Gorce cite trop brivement et sans pousser l'analyse.

Tandis que le premier semblait engager un dbat imaginaire avec son hros, le livre du second souffre d'tre insuffisamment critique, au sens noble du terme. Il aurait par exemple t intressant d'tudier la "lgende noire" du gnral dans les milieux qui l'ont toujours dtest et le dtestent encore. Combien pourtant De Gaulle gagne-t-il tre compar, critiqu et remis en question ! Combien, auprs de lui, le personnel politique franais des IVe et Ve Rpublique se trouve rduit l'insignifiance ! Vainement la butte Montmartre voudrait-elle se hausser jusqu' l'Everest : la butte a ses beauts, mais l'Everest ne s'y compare point : le livre de M. de La Gorce en tmoigne une nouvelle fois.

Une identique solitude traverse toute la vie du gnral. Point d'amis, au sens que l'on donne d'ordinaire ce mot, point de confidents. Ds sa jeunesse, De Gaulle semble se prparer devenir la statue intrieure que tant de Franais porteront en eux, pour l'adorer ou pour la har ; jusqu'au terme, il demeurera ce "roi en exil" que fustigeait le notateur de l'cole de guerre. Il aurait fallu pousser, davantage que M. de La Gorce ne l'a fait, l'analyse de cette solitude voulue et de cette pose de grand homme en ce qu'elles ont d'inquitant, de presque inhumain.

Vers 1927, corrigeant la copie du vieux marchal, qui avait suggr le rythme ternaire "prestige, honneur, vie", l'insolent capitaine rtablit la gradation : "prestige, vie, honneur", et souligne le dernier mot. Que dire de plus ? Souhaitons courage aux biographes de l'avenir : il leur faudra bien des efforts pour dboulonner la statue intrieure.

Thierry Sarmant
( Mis en ligne le 31/05/2000 )
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