L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Contemporaine  

La Face cachée du gaullisme
de Nicolas Tenzer
Hachette 1998 /  18.32 €- 120  ffr. / 329 pages
ISBN : 2-01-235417-3

Le sur-place gaullien de la France

Parmi les livres politiques consacrs De Gaulle, La face cache du gaullisme de Nicolas Tenzer marque une tape dans la rvaluation de l'action du fondateur de la Ve Rpublique. Le projet est essentiellement critique : "le legs du gnral de Gaulle, implicite et explicite, considrable pour notre esprit public, doit aujourd'hui tre rexamin, critiqu, banalis, et, pour une large partie, rejet". L'intention ne doit donc pas tre confondue avec une opposition de type politicien au "gaullisme", ou avec une histoire de la force politique que celui-ci a incarn et que l'on s'vertue aujourd'hui encore reprsenter. Le projet est la fois plus prcis et plus radical : travers le "complexe gaullien de la France", ce qu'tudie Nicolas Tenzer, c'est le sur-place franais en matire de politique, le blocage d'une socit condamne ressasser et recycler ses grands hommes.

C'est en ce sens que ce livre marque une tape : tout en reconnaissant la grandeur de l'homme et de l'œuvre, il rappelle - enfin, dira-t-on - qu'ils appartiennent son pass. La face cache du gaullisme, ce ne sont pas les chemins tortueux du pouvoir personnel; ce n'est pas non plus l'allergie tel ou tel trait caractristique de la politique gaullienne. C'est le constat lucide que la forme de gouvernance impose par de Gaulle la France est de moins en moins pertinente aujourd'hui, et c'est pourquoi l'ouvrage se conclut sur une rflexion plus gnrale sur la vie politique franaise contemporaine. La face cache du gaullisme, ce sont les ombres de la politique franaise, et ce que montre l'ouvrage, c'est que si de Gaulle appartient avec grandeur notre histoire, il devrait cesser de hanter notre prsent.

Premier dcalage: le sens de la rsistance. Nicolas Tenzer montre et rappelle que notre interprtation de la seconde guerre mondiale - et, ajoute-t-il, c'tait l'interprtation d'une large partie de la rsistance - tient au combat contre le mal politique incarn par le nazisme. Mais pour de Gaulle, c'est constamment, une mystique de la France qui s'exprime dans la rbellion contre le malheur. Cela conduit la fois au refus d'identifier l'ennemi nazi dans sa spcificit, mais aussi rcuser les objectifs proprement politiques, mme les plus nobles comme lorsque de Gaulle traite avec mpris les parlementaires qui ont refus les pleins pouvoirs Ptain. Rien ne rehaussait dans le jugement de De Gaulle le parlementarisme us de la IIIe Rpublique, pas mme ceux qui avaient conserv le feu sacr. Cela n'attnue en rien la grandeur du rsistant; mais cela contribue repousser l'hrosme de 1940 vers notre pass : dans la vision de De Gaulle, la France s'tait releve par la victoire. Dans notre histoire, l'important est la dfaite du plus horrible rgime politique. Entre les deux, la narration gaullienne de la rsistance "compromit l'accord sur les valeurs fondamentales que signifiait la lutte contre l'occupant nazi".

Ce dcalage entre une vision et notre prsent se fait sentir dans le bilan que tire Nicolas Tenzer. La France mythique de De Gaulle n'a laiss aucune place une conception de la politique anime par la diversit : mais comment l'viter dans une socit qui se diversifie ? L'image gaullienne de la France unanime de la Rsistance a pour limite la diversit radicale des forces et des projets politiques. A cette diversit-l, de Gaulle ne parvient pas donner un sens. C'est pourquoi de Gaulle s'avre incapable de mettre bien le programme qu'il s'est lui-mme donn de dpasser les clivages politiques, ne sduit pas la gauche et se retrouve marqu droite : "En somme le conservatisme le plus obtus a surgi de ce qui tait, dans sa geste initiale, rupture avec toute tentation conservatrice".

Cette insuffisance, il faut en chercher la raison dans le mythe central du gaullisme : celui de la France. Nicolas Tenzer montre avec beaucoup de pntration l'originalit de la reprsentation gaullienne de la nation : rarement l'attachement celle-ci aura t aussi dpourvue d'ambitions expansionnistes. Ainsi, l'auteur prend nettement position en faveur de l'ide que la dcolonisation ne fut pas simplement le fruit des circonstances : en profondeur elle n'tait pas contradictoire avec un amour de la patrie qui se concentrait spontanment sur elle, sans chercher nuire ses voisins. Exaltation de la nation et nationalisme exalt ne riment nullement dans la perspective de De Gaulle.

Pour autant, trop loin des Franais, dont de Gaulle estime qu'ils ne parviennent pas l'incarner avec suffisamment de consistance, cette France condamne la Ve Rpublique la grandeur ou la mdiocrit, sans laisser sa chance aux voies intermdiaires de la ralit. C'est miner dfinitivement la politique raliste, et condamner ceux qui visent la responsabilit publique une sorte de thtre des ombres dont nous ne savons plus sortir. "L'hritage politique" du gaullisme est grev de dettes insolvables l'gard de conceptions dont l'unit forte est la grandeur du verbe, non la capacit analytique rsoudre des problmes concrets. L'approche de l'ouvrage ne consiste donc nullement prendre de front les ides du gaullisme. Au contraire, il s'agit d'en suivre la logique, d'en montrer la cohrence, les centres d'intrt, l'originalit - rarement l o il est convenu de la placer - les positionnements.

Cela donne un livre puissamment vocateur; Nicolas Tenzer cite beaucoup, restitue les contextes, renvoie aux consquences; c'est, en germe, une histoire politique du gaullisme. Mais une histoire critique, car ce qui intresse l'auteur, c'est de montrer en quoi l'explication rigoureuse vaut dsaveu. En d'autres mots, ce n'est pas un jugement contre le gaullisme, mais bien le gaullisme qui se juge lui-mme. Rares sont les points de fragilit: on peut considrer que Nicolas Tenzer est exagrment pre en ce qui concerne la question europenne, sur laquelle il juge les interventions les plus ouvertes de De Gaulle circonstancielles. On justifie difficilement la thse selon laquelle concevoir l'idologie gaullienne comme un tatisme procderait d'une lecture superficielle : l'ouvrage nous offre tout du long un bouquet de citations qui tendraient prouver le contraire.

Ces hsitations sont marginales, et vraisemblablement invitables ds que l'on veut se livrer une critique lucide qui vite l'encens comme le soufre. On doit aussi mettre en perspective le choix de ne s'attaquer qu'avec parcimonie aux petits moments du gaullisme - sauf en ce qui concerne la relation Franco, que l'auteur juge avec nettet et svrit. Mais il n'aborde gure le jeu de 1958 dans son caractre trouble, la rpression visant les Algriens, la conduite mme du pouvoir, d'un autocratisme dsuet; ils font pourtant partie intgrante de la face cache du gaullisme. Dplacer la statue du grand homme de la place de la Rpublique la place de la Nation, c'est toujours conserver une image statufie du gaullisme. Mais le but de Nicolas Tenzer est ailleurs : il vise nous indiquer, clairement, loyalement l'gard de De Gaulle, qu'il faut dfier cette statue et qu'elle ne reviendra pas nous brler pour autant.

Parce que, justement, ce n'est qu'une statue.

Thierry Leterre
( Mis en ligne le 31/05/2000 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2021
www.parutions.com

(fermer cette fenêtre)