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Gaza debout face à la mer - Le défi de Jawdat Khoudary
de Béatrice Guelpa
Zoé Editions 2009 /  16 €- 104.8  ffr. / 122 pages
ISBN : 978-2-88182-645-0
FORMAT : 14cm x 21cm

L'auteur du compte rendu : Romancier, essayiste, docteur en sociologie, Frdric Delorca a publi entre autres, aux Editions du Cygne, Transnistrie : Voyage officiel au pays des derniers Soviets (2009).

L’hommage à Gaza

Comment faire comprendre lopinion publique occidentale tourdie par le flux de clichs mdiatiques quotidiens que les habitants de Gaza sont des individus, qui ont tous leurs trajectoires, leurs singularits, quil ne sagit pas dun troupeau conforme quelques strotypes, mais dtres humains, cest--dire de personnes qui rflchissent, qui dfendent leur dignit, qui prparent lavenir de leurs enfants, malgr lembargo et les bombes, et malgr notre lche indiffrence ? Telle est linterrogation en arrire-plan du dernier livre de la journaliste suisse Batrice Guelpa.

La voie choisie par lauteur est originale et difficile. Il sagit dun portrait, celui de Jawdat Khoudary, homme daffaire gaziote n en 1960, collectionneur de pices dart antiques quil a dcouvertes lui-mme dans le sous-sol de sa ville. Lide du livre semble tre ne loccasion de lexposition de sa collection au muse dart et dhistoire de Genve en 2007. La biographie de Khoudary est ainsi dcline, dune dcennie lautre, de lpoque de ladministration gyptienne celle du gouvernement par le Hamas, en passant bien sr par loccupation militaire isralienne, et les lueurs despoir des premiers pas de lAutorit palestinienne, il y a quinze ans.

En parcourant les confessions de ce collectionneur, on ne peut manquer de songer au livre dentretien que Georges Malbrunot a consacr au vieux lion Palestinien leader du Front populaire de libration de la Palestine, Georges Habache (voir notre recension dans ces colonnes).

Rien ne peut tre plus oppos que les parcours de ces deux hommes qui naissent pourtant sur le terreau dune mme injustice et dun mme dsespoir. L o Habache dfendait la rsistance arme, Khoudary la sublime dans lamour des belles uvres et dans la volont doffrir ses concitoyens la rappropriation de leur pass, et la dignit dune identit retrouve, en construisant pour eux un muse, le mathaf, qui donne mme aux plus pauvres pendant quelques semaines limpression dune normalit retrouve, malgr lembargo et malgr la guerre.

Batrice Guelpa a conscience quelle marche sur une corde raide quand elle nous transporte dans la villa cossue de son hte parmi les beaux meubles et les jardins plants de citronniers. Le risque du dni de la ralit gaziote, de la fuite dans un pass trois fois millnaire idalis est prsent chaque ligne. Mais ce rve de calme et de beaut nest l que pour dnoncer, par effet de contraste, lasphyxie qui lui est impose. Cest un rve avec un pistolet sur la tempe. On sen rend compte notamment lorsque Khoudary voque toutes les fois o son groupe financier a failli faire faillite, et non seulement les risques de confiscation de ses chapiteaux de colonnes et de ses statues grecques par larme isralienne, mais aussi le danger que sa collection faisait planer sur sa survie physique et celle de sa famille. Gaza paie un prix exorbitant pour toute chose, mme pour conqurir le droit la conservation de son patrimoine.

Lpe de Damocls qui pse sur les rves de cette enclave assige se rvle dans toute son horreur partir de fin dcembre 2008, quand les raids de laviation isralienne font tout basculer dans le cauchemar. Lesthte qui, jusqualors, prnait le compromis avec Isral, et plaait le dveloppement conomique au dessus de tout, doit faire le constat que lenvahisseur ne veut pas seulement radiquer le Hamas, mais aussi punir collectivement la population, la dmoraliser, anantir son potentiel conomique (comme jadis lOTAN en Serbie - les chiffres sont du reste comparables 700 grammes de bombes par habitant sur trois semaines, 1,25 kg pour les Serbes en dix semaines il y a dix ans, mais le pays tait plus vaste). Batrice Guelpa mentionne fidlement les maisons dhabitation, les fermes et les usines bombardes, et mme le zoo (comme dans Underground de Kusturica), bombes fragmentation, au phosphore, lAmerican school dtruite, vestige du temps o les tats-Unis aidaient la Palestine former ses cadres, la soif de vengeance dune jeunesse qui ne parle plus que de djihad.

Elle termine son beau rcit sur une note despoir : Jawdat Khoudary nourrissant ses enfants. Mais nul nest dupe en refermant le livre : debout face la mer, Gaza est surtout dos au mur. Le chemin de la libert, de la paix et de la prosprit y est plus que jamais hriss de fils de fer barbels.

Frédéric Delorca
( Mis en ligne le 04/05/2009 )
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