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La Bataille d’Alep - Chroniques de la révolution syrienne
de Pierre Piccinin da Prata
L'Harmattan 2012 /  20 €- 131  ffr. / 222 pages
ISBN : 978-2-336-00900-1
FORMAT : 13,5 cm × 21,5 cm

L'auteur du compte rendu : Juriste, essayiste, docteur en sociologie, Frdric Delorca a dirig, aux ditions Le Temps des Cerises, Atlas alternatif : le monde l'heure de la globalisation impriale (2006) et publi rcemment Abkhazie, la dcouverte dune "Rpublique" de survivants (ditions du Cygne, 2010).

La guerre civile syrienne du point de vue de l'ASL

Le chercheur belge Pierre Piccinin da Prata fut au centre des dbats sur la guerre de Syrie tout au long de lanne 2012. Spcialiste du monde arabo-musulman, il a tout dabord attir lattention sur Internet par ses prises de position hostiles au point de vue des grands mdias occidentaux qui, partir du printemps 2011, saisis par un lan de sympathie pour les printemps arabes, caricaturaient la nature de la rpression inflige par le rgime baassiste et simplifiaient lexcs la situation culturelle, politique et gopolitique extrmement complexe de ce pays. Puis, aprs avoir sduit beaucoup de lecteurs hostiles lingrence occidentale au Proche-Orient, il sest fait arrter en mai 2012 par les services secrets syriens, et, de retour en Europe, sest attir les foudres de ses anciens admirateurs en appelant finalement lOTAN a intervenir militairement contre le rgime de Bachar El-Assad.

Quiconque avait un peu suivi ces polmiques ne pouvait quattendre avec une certaine impatience de lire ses chroniques de la bataille dAlep (aot-novembre 2012), galement publies sur le Net, pour mieux saisir non seulement les raisons de son retournement personnel mais aussi la ralit de la situation de la second ville du pays dont les insurgs de l'Arme syrienne libre (ASL) voulaient faire leur Benghazi (par analogie avec la rvolution libyenne), et le point dappui dune marche victorieuse sur la capitale.

Le rsultat n'est pas dcevant. C'est du bon journalisme, aux cts d'une population qui se bat. Du journalisme partial, engag (mais peut-il ne pas ltre en pareil contexte ?), mais hautement prcieux et courageux car il a le grand mrite daller chercher une vrit aux confins de la vie et de la mort : la diffrence de beaucoup de commentateurs, Pierre Piccinin est au front, sous les balles, sous les roquettes.

Beaucoup ont adress le reproche Pierre Piccinin de faire preuve dune certaine navet quand il s'est fait l'avocat de l'ingrence occidentale ; c'est un aspect inhrent l'exercice du tmoignage brut. On le retrouve donc dans ce livre. A force d'aligner les interviews sans distance critique, l'auteur avance par moments des informations contradictoires entre elles. Ainsi aprs avoir reproduit les propos du gnral de lASL Al-Sheikh qui prtend ne recevoir aucune aide mme logistique de la France et des Occidentaux et dpeint Assad comme un alli objectif dIsral sans mettre de rserve personnelle sur la possible absence de sincrit dun responsable de si haut rang, Piccinin doit ensuite, quelques pages plus loin, restituer les propos d'un officier, Abderaouf Kraym, un des responsables du conseil militaire d'Alep qui affirmera le contraire. De la mme manire on peut rester perplexe lorsque lauteur rapporte sans le mettre en doute le tmoignage d'un officier qui affirme que "l'ASL ne torture pas, ni n'excute ses prisonniers". La distance analytique fait souvent dfaut. Par exemple quand Piccinin reconnat (p.33) que les rebelles n'ont pas eu le soutien des bourgs autour de Damas comme ils l'ont eu Alep mais n'en tire pas de conclusions sociologiques sur les soutiens respectifs Assad et ses opposants.

Ce sont les limites de l'exercice de la restitution immdiate des faits et des points de vue, le revers de la mdaille en quelque sorte. Mais en regard de ces menus inconvnients, il faut mettre l'actif du rcit de Piccinin le fait quil permet de comprendre trs concrtement divers aspects du conflit syrien, et tout dabord ce que cest quune dictature, travers par exemple ce tmoignage dun rfugi en Turquie qui explique quen Syrie la puissance publique a tous les droits, quil faut payer des pots de vin pour tout, et que nimporte qui peut se voir prendre sa maison et se faire tabasser sil ose protester. Mieux que les reportages tlviss censurs ou les films de guerre thtraux, le tmoignage de Pierre Piccinin, dans la meilleure tradition des reporters de guerre, laisse transparatre l'ambiance relle des conflits : la vraie couleur du sang, les vraies odeurs, les cris l'hpital Tarik al-Bab, son QG.

A maints endroits il casse les prjugs vhiculs par le gouvernement de Damas et ses allis. Il n'hsite pas prsenter une ASL encore multiconfessionnelle l't 2012 (tout en reconnaissant que les chrtiens peu enclins au mtier des armes y sont rares), qui ne respecte gure le Ramadan. Et il apporte des lments prcieux aux historiens sur les crimes de guerres commis par les loyalistes par exemple le bombardement d'Azaz la frontire turque, le 15 aot 2012, quand le gouvernement de Damas avait prtendu avoir qu'il visait un immeuble du parti Baas occup par les rebelles (p.69).

Devant cette prcieuse collection de faits, chacun se fera sa propre opinion, et nuancera sans doute en se demandant par exemple pourquoi le conducteur dun char improvis adopte Allah Akhbar comme cri de ralliement (p.44) et pourquoi Jabhet al-Nosra reproche lASL de refuser les chrtiens. On peut aussi faire toutes les moues sceptiques du monde devant linterview dAbou Bakr de Jabhet Al-Nosra justement, rcemment incluse la liste des mouvements terroristes par l'administration amricaine, prsentant sa milice comme un mouvement d'tudiants sans agenda politique prcis qui n'accueille en son sein qu'"accidentellement" des Tchtchnes et Irakiens "en free lance".

Ce qui compte ce sont les faits prcis qui nous sont livrs, avec un luxe de dtail et une clart du style qui permet par exemple de comprendre la radicalisation religieuse et politique de la rbellion mesure que le conflit s'enlise (comme il le constate lorsqu'il retourne Alep en automne, puisquil ne se mle la guerre quau moment des vacances scolaires).

En ce qui concerne la grille d'analyse on suivra sans trop de peine Piccinin dans sa dmonstration suivant laquelle le rgime de Bachar El-Assad est rest crdible dans ses volonts de rforme jusqu'aux lections de mai 2012, mais plus aprs (il semble que les habitants d'Alep l'aient aussi vu sous cet angle), tout en se demandant cependant ce que serait devenue une Syrie (et par effet de ricochet un Proche-Orient) o les Frres musulmans auraient t admis disputer le scrutin, surtout si ceux-ci lavaient emport. Plus problmatique sont ses imprcations contre l'indiffrence occidentale. On comprend que le sous-armement des rebelles le dsespre ; que la quitude du citoyen europen moyen le rvolte lorsqu'il revient de l'enfer ; et mme que, ne sachant qui s'en prendre, l'annonce de la mort d'un ami syrien sous les bombes, il finisse par dverser son fiel sur un correspondant du Monde laurat du prix Goncourt qui l'avait trait de "crtin" Johnathan Littell (p.135). Mais les tirades rcurrentes pour culpabiliser l'Europe sont visiblement plus dictes par la passion que par la raison. "Nous avons fait la guerre en Irak, en Afghanistan et en Libye sous prtexte de dlivrer ces peuples de la dictature, crit-il (p.109). Aujourd'hui qu'un peuple nous demande vraiment de l'aider, nous dtournons notre face. Il ne faudra pas se demander, demain, pourquoi tous les petits garons de la Syrie d'aujourd'hui et, avec eux, une large partie du monde arabe nous tourneront le dos". Piccinin sait pourtant ce que les livraisons d'armes aux rebelles libyens (jusqu' l'intervention arme) ont provoqu comme tragdies dans ce pays et dans le Sahel, et combien on met en pril la paix du monde quand on s'affranchit du respect de la souverainet des Etats.

Le tmoignage est fort, l'analyse rationnelle reste ensuite construire.

Frédéric Delorca
( Mis en ligne le 12/02/2013 )
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