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John Fitzgerald Kennedy - Les images d'une vie
de Yann-Brice Dherbier et Pierre-Henri Verlhac
Phaidon 2003 /  39.95 €- 261.67  ffr. / 304 pages
ISBN : 0-7148-9379-X
FORMAT : 26x30 cm

L'auteur du compte rendu: agrégé et docteur en Histoire, Adrien Lherm est maître de conférences à l'université de Paris IV où il enseigne la civilisation des Etats-Unis. Il est l'auteur de La culture américaine (Editions du Cavalier Bleu, 2002).


In memoriam

Il aurait bientôt 87 ans. Difficile d'imaginer ce président de la jeunesse sous les traits d'un octogénaire! Difficile de faire de cette figure politique marquée au coin de l'idéalisme un vieux sage démocrate, sortant de temps en temps de son silence depuis ses retraites dorées de Boston ou de Hyannis Port! Son assassinat à Dallas il y a 40 ans, le 22 novembre 1963, a définitivement figé le visage de John Fitzgerald Kennedy et fait de son personnage un modèle, un martyr, un mythe - bien loin de la réalité, complexe, secrète, occultée, de l'homme.

Ces images bien définies qui restent, presque intactes, dans les mentalités, l'ouvrage en redessine le tableau, non sans verser à leur dossier de nouveaux et beaux clichés, à l'instar de celui affiché en couverture: un président, époux et père de famille dans la force de l'âge, apparemment comblé, en tout cas bronzé et décontracté, la tête de sa fille Caroline sur l'épaule, à bord du voilier Honey Fitz, le 31 août 1963. Le regard fixant l'horizon. Intense, pénétrant, insaisissable, et comme déjà absent.

Mais le 35ème président des Etats-Unis n'a pas emporté ses secrets avec lui dans la mort. De sa part d'ombre peu à peu exhumée, dans ce beau livre on ne trouvera nulle trace. Normal, puisqu'il prend le parti de l'hommage. Il verse donc au contraire du côté de l'hagiographie sinon pour donner «une vision complète de l'homme et du personnage», du moins «illustr(er) le glamour et le succès qui ont caractérisé sa vie, depuis son enfance et ses années d'étudiant jusqu'à son accession au Congrès et à la présidence, son rôle de père et sa mort prématurée.» Tous les éléments du mythe, déjà entretenu de son vivant par l'intéressé et sa famille, sont présents, magnifiquement illustrés par des clichés connus et reconnus, et d'autres plus confidentiels et personnels (photographies de classe, voyages de jeunesse en Europe, villégiatures à Hyannis Port ou Palm Beach, mariage etc.) dénichés dans les archives comme celles de la JFK Library de Boston. A l'aide de ces photographies soigneusement choisies et reproduites, on suit l'itinéraire parfaitement balisé du cadet de grande et riche famille, devenu jeune premier (à la mort de son frère aîné en 1944), dans une sorte de compte à rebours avec la mort. L'homme s'abrite derrière le personnage de moderne Lancelot qu'il interprète volontiers, conjuguant jeunesse, séduction et brio, sans rien laisser percer, derrière la mise en scène, l'image du bonheur, l'aisance, voire les paillettes et le strass.

De ses hésitations, échecs, maladies, frasques, il n'est guère question. Au contraire des visions d'une Amérique heureuse, dont il était l'enfant, une Amérique de l'abondance, dont il était le produit, une Amérique de la jeunesse, dont il était le représentant, une Amérique des défis, dont il était le lanceur, une Amérique du leadership, dont il était le chef. Loin de la part noire de l'homme, de sa Geste, et du contexte: la ségrégation qu'il a longtemps négligée, la lutte difficile pour les droits civiques, qu'il a mis du temps à véritablement soutenir, la pauvreté qu'il s'est employé à combattre, sans toutefois obtenir les moyens qu'il demandait, les atermoiements du leadership occidental, à peine effacés derrière la fermeté affichée lors de la crise des fusées ou à propos de Berlin, l'engrenage vietnamien qu'il enclenche.

Un choix judicieux de courts extraits de discours ponctuent les trois grandes parties de l'ouvrage, ainsi que l'épilogue: une jeunesse dorée; vers la carrière politique; le président; ses derniers jours. De ce parcours qui donne l'impression qu'il a été suivi dans la plus grande aisance, alors qu'il s'est aussi accompagné de moments difficiles, tendus, douloureux, erratiques voire aléatoires, on retiendra aussi, parmi les nombreux acteurs et moments que ce livre donne à voir ou à revoir, quelques rencontres et figures: des Français comme De Gaulle, VGE, Malraux. Et puis un adolescent de 13 ans, Bill Clinton, serrant la main du jeune président sur la pelouse de la Maison-Blanche.

L'épilogue, de la page noire pour le 22 novembre aux clichés des funérailles nationales, du Capitole à Arlington, en passant par la reprise du poème d'Alan Seeger, I Have a Rendez vous with Death, prisé du couple, reflète bien le parti-pris - assumé et réussi - de l'ouvrage : pas de voyeurisme mais la ligne officielle, pleine de retenue. La dernière photographie, datée de 1960, est plus encore révélatrice de l'ambition qui anime les auteurs : on y voit la petite Caroline tenir dans sa main la photo de son père. Il y a, comme mis en abyme, l'album de famille, la destinée tragique et les clichés d'une belle et jeune Amérique. In fine, ce livre est une invitation à la redécouverte heureuse des «images d'une vie». Quand bien même ce ne serait qu'une des vies d'un homme, celle de son orchestration officielle... In fine, et in memoriam.

Adrien Lherm
( Mis en ligne le 17/12/2003 )
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