L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Temps Présent  

La Dernière Génération d'octobre
de Benjamin Stora
Hachette - Pluriel 2008 /  8.50 €- 55.68  ffr. / 226 pages
ISBN : 978-2-01-279389-7
FORMAT : 11,0cm x 18,0cm

Premire publication en septembre 2003 (Stock).

L'auteur du compte rendu: Guy Dreux est professeur certifi de Sciences Economiques et Sociales au lyce Michelet de Vanves (92). Il est titulaire d'un DEA de sciences politiques sur le retour de l'URSS d'Andr Gide.


Retour de Lambertisme

C'est une gnration qui a aujourd'hui entre 45 et 55 ans. En 1968 et dans les annes soixante-dix, ils taient lycens ou tudiants. Communistes rvolutionnaires, maostes, gauchistes ils taient "l'avant-garde" d'une Rvolution aussi invitable qu'imminente, qu'il fallait annoncer, prparer et organiser.

Benjamin Stora, historien et spcialiste reconnu du Maghreb, a t de ces militants, de cette gnration politique. Il a pass quinze ans de sa vie, entre 1968 et 1986, militer dans une organisation trotskiste : l'Organisation communiste internationaliste (OCI, devenu Parti communiste internationaliste, PCI, en 1981). Il y fut permanent de 1973 1984 et, ce titre, il fut en contact rgulier avec Pierre Lambert (Pierre Boussel de son vrai nom).

Le "lambertisme" est rapparu sur la scne politique franaise en 2001 lorsque Lionel Jospin, alors Premier ministre et candidat l'lection prsidentielle, a concd avoir effectivement appartenu cette organisation jusqu'en 1984. Depuis, certains, comme Edwy Plenel (Secrets de jeunesse, Gallimard, 2001), ont dcid de s'en expliquer autrement que sur le mode de l'aveu. Benjamin Stora n'avoue donc rien dans ce livre. Il relate son exprience et tente d'expliquer notamment "comment une organisation au vocabulaire et aux pratiques si loigns des moments libertaires de l'aprs-1968 a-t-elle pu sduire et retenir dans ses rangs des milliers de jeunes dans les "seventies" ".

Comment expliquer en effet un engagement total (Benjamin Stora y consacre tout son temps et finalement sa jeunesse) dans un mouvement bien des gards sectaire ? Car tre l'OCI, de l'OCI, reprsente une double rupture avec son temps. Rupture, vidente, avec les valeurs dominantes de la socit de consommation et du spectacle qui se dveloppe dans ces annes soixante-dix. Mais rupture aussi avec au moins une partie de Mai 68. L'auteur souligne ce propos : "En fait l'OCI n'avait jamais t une organisation proche du mouvement de mai-juin 68, mme si elle avait russi capter une partie de l'nergie dgage en attirant des jeunes comme moi dans ses rangs. Elle fonctionnait, bien au contraire, en se dfiant de ce mouvement, combattant sans relche le "spontanisme" et ses drives dangereuses, en particulier la passage au terrorisme (qui a t la tentation de bien des groupes et organisations, y compris la Ligue communiste jusqu' sa dissolution en 1973)".

C'est donc par son histoire personnelle que Benjamin Stora essaie de rpondre cette question. Issu de la communaut juive de Constantine, il quitte l'Algrie en 1962 en partageant le sentiment de ses parents que c'est l un dpart dfinitif. A son arrive en France, il vite de parler de son identit de fils d'ouvrier juif d'Algrie. Le vocabulaire du matrialisme historique va alors lui permettre de sortir de ce qu'il considre comme un ghetto. Si "nous sommes tous des Juifs allemands" et si "les frontires, on s'en fout", il est alors permis d'intgrer les grands idaux, de dplacer les solidarits. La logique troite des appartenances communautaires fait alors place dans l'esprit de Benjamin Stora la pense de la lutte des classes. L'attrait pour ce type de discours politique est donc, dans un premier temps, un "soulagement, une libration", une "sortie du ghetto construit par appartenance communautaire".

Son engagement est aussi une priode d'acculturation. Les lectures sont nombreuses, commencer par La Rvolution permanente de Trotski. Formidable ouverture sur le monde donc mais dans une langue particulire qui lui fait percevoir le monde et son histoire comme l'"histoire de la lutte des classes" et les vnements contemporains comme autant de failles d'un systme dtest, en train de mourir. L'amour des livres est vite transform en ftichisation des textes canoniques. Et l'on ne cesse, pendant ces trente glorieuses, d'actualiser le Programme de transition crit par Trotski en 1938, dans lequel on peut lire que "Les nouvelles inventions et les nouveaux progrs techniques ne conduisent plus un accroissement de la richesse matrielle". Tous les vnements sont compris travers la mme grille d'analyse. Mai 68 n'a t qu'une rptition gnrale d'une Rvolution dont la venue n'est pas douteuse.

Cet engagement est aussi fait du plaisir et de la fiert d'appartenir au cercle des initis, la partie consciente et claire du proltariat. Dpenser autant d'nergie prparer un processus historique aussi inluctable que la Rvolution mondiale pourrait apparatre comme contradictoire. Il n'en est rien puisque "le parti est l'expression historique consciente d'un processus inconscient", selon une formule de Lambert.

Mais la conscience de l'"avant-garde", son omniscience, c'est ce qui permet l'organisation, au parti, d'avoir toujours raison. L est bien le nud de cette histoire. Car cette certitude, quand elle vient disparatre, emporte tout avec elle. Et ce n'est pas un hasard si c'est avec la lecture de l'Histoire secrte du parti communiste de Philippe Robrieux que Benjamin Stora prouve des "doutes vraiment srieux sur la nature de l'organisation" laquelle il appartenait, tant ce qu'il lit lui semble connu. Voil l'chec d'une forme d'antistalinisme. Ce n'est pas un hasard non plus si le premier voyage que Benjamin Stora effectue en Algrie en 1983 l'loigne un peu plus de son engagement politique. Dans les quelques pages qu'il consacre ce "retour", une autre histoire apparat, plus sensible, faite de souvenirs d'enfance. "Mon ct terriblement dans le prsent, absolument volontariste, rejetant avec mpris toute forme de sensiblerie (ou ce que je crois tre tel) s'est vite fissur, puis fracass au contact du rel". La boucle semble boucle. L'anne suivante, il cesse d'tre un permanent de l'OCI. Deux annes aprs, il quitte avec d'autres membres l'organisation.

Le propos ne manifeste ni regrets ni vritable nostalgie. On ne peut toutefois s'empcher d'prouver une certaine tristesse. Tristesse qui ne viendrait pas d'un quelconque constat d'chec, mais plutt d'un sentiment de "dclassement" par l'Histoire. De l'avant-garde, ces "anciens de 68" sont devenus porteurs d'un pass qui ne passe plus. Le livrer est une opration ncessaire.

Guy Dreux
( Mis en ligne le 25/01/2008 )
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