L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Histoire Générale  

Histoire des Turcs - Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée
de Jean-Paul Roux
Fayard 2000 /  24.43 €- 160.02  ffr. / 494 pages
ISBN : 2-213-60672-2

Les peuples turcs

En publiant, six ans aprs l’Histoire de l’Empire Ottoman sous la direction de R. Mantran, un ouvrage embrassant l’ensemble de l’histoire turque, Jean-Paul Roux donne l’tude de ces peuples la profondeur de champ ncessaire la comprhension d’une histoire millnaire. L’auteur, dans cette dition refondue d’un ouvrage paru en 1984, nous livre en effet une analyse approfondie de la priode ant-ottomane, la plus mconnue (250 pages sur 380 y sont consacres), celle-l mme qui voit se fixer lentement le peuplement turc et se constituer les racines de la culture turque, phnomnes dont la connaissance conditionne largement la comprhension des sicles postrieurs.


L’originalit de l’histoire des Turcs tient la dynamique d’expansion gographique de ce peuple dont l’implantation sur la plante est la plus tendue. C’est que leurs conqutes, la haute poque, se sont accompagnes, contrairement aux invasions mongoles, de dplacements significatifs de populations, restes sur place jusqu’ nos jours. Partis des steppes entre Chine et Sibrie, dont les Mongols les ont peu peu refouls, les Turcs se dploieront progressivement, entre le VIIe et le XIVe sicle dans plusieurs directions:

- vers le nord (Sibrie);

- vers l’ouest (steppe kazakh, pourtour de la mer Noire): les peuples nomades de la mer Noire, (Bulgares et Kazars au Haut Moyen Age, Petchengues aux Xe-XIe sicles, puis Kiptchaks au XIIe sicle) feront peser sur Byzance une menace constante;

- vers le sud-ouest. Les Turcs se rendent matres de l’Asie centrale au XIe- sicle, puis de l’Iran et de l’Anatolie orientale au XIIe sicle, avant d’investir l’Anatolie centrale et occidentale au XIIIe sicle, sous le poids de la dferlante mongole. C’est dans cet Occident turc que natront les dynasties ottomanes, autour de Nice, puis Sfvide, en Azerbadjan, au dbut du XVIe sicle, fondatrice de l’Iran moderne.


Les Turcs constituent aussi pendant tout le haut Moyen Age une rserve prcieuse d’esclaves pour le monde arabe. Ces "mamelouks", remarquables guerriers et administrateurs, s’immiscent dans les rouages du pouvoir ds la fin du IXe sicle, donnant naissance des dynasties qui contrleront la Syrie, la faade levantine et l’Egypte (Zengides puis Buyides dans la deuxime moiti du XIIe sicle, Egypte mamelouk entre le milieu du XIIIe sicle et 1515).


Au dbut du XVIe sicle, le peuplement turc se stabilise, alors que se met en place une nouvelle gopolitique : l’est, les Ouzbeks contrlent la majeure partie de l’Asie centrale, les Sfvides dominent le plateau iranien et s’iranisent rapidement; au centre et l’ouest, de la Tunisie l’Irak et de la Hongrie au Ymen s’tend l’empire ottoman, qui domine aussi la Mditerrane


Passes l’apoge du XVIe sicle et les dernires conqutes du premier XVIIe sicle, les Turcs sont sur la dfensive : les incursions en Europe butent sur la rsistance habsbourgeoise qui se mue en offensive aprs 1683; au sein mme de l’empire, les rgions conquises deviennent de vritables principauts; au nord, les Russes ds le milieu du XVIe sicles grignotent les steppes de la mer Noire puis prennent en charpe l’empire ottoman et l’Asie centrale, avant de s’avancer en Sibrie.


Ce que montre bien Jean-Paul Roux, c’est qu’aucune des constructions politiques difies par les Turcs au Moyen Age et l’poque moderne ne fut proprement parler un "Etat Turc".

Souvent minoritaires (Proche-Orient, Maghreb, pninsule arabe, rpubliques autonomes de Russie), toujours mls d’autres populations, rarement majoritaires (Anatolie, nord de l’Asie centrale), les Turcs surent en effet composer avec les forces en place, dont ils se bornrent le plus souvent exiger une reconnaissance de souverainet et surtout le versement d’un tribut. L’empire ottoman lui-mme est l’oeuvre de l’efficacit administrative et militaire d’un clan (les Osmanlis) et non du peuple turc tout entier, et demeura un ensemble multiethnique o langues et traditions rgionales (y compris sur le plan religieux) taient respectes. Les catgories dominantes restaient les lites rgionales, le pouvoir central tant cependant aux mains d’une troite frange d’Europens chrtiens levs dans le culte du rgime (les janissaires) et de l’Islam mais non dans celui d’une quelconque identit ethnique "turque".


Un bon tmoin de ce pluralisme est "l’acculturation" des Balkans : les quatre sicles de domination ottomane ont certes marqu la rgion, dans la mesure o l’empreinte turque s’est fait sentir sur les modes de vie (dans les villes tout au moins) et o l’islamisation d’une partie des populations s’est produite. Mais jamais il n’y a eu turquisation force, et la colonisation est reste trs limite, essentiellement cantonne la Thrace. Aucun mouvement, donc, comparable ici la russification ou la germanisation de l’Europe centrale ou de la Sibrie… Une colonisation "inverse" a mme exist: la Porte, peu confiante dans l’lment turc anatolien, a implant des Chrtiens des Balkans en Anatolie aux XIVe-XVe sicles et leur a concd des "timars" (terres).


Mais au-del, il faut noter un trait remarquable de l’me turque, typique des peuples nomades, que Jean-Paul Roux fait bien ressortir : sa capacit pouser et assimiler la culture et les traditions des peuples. Dans tout le Moyen Orient conquis, les Turcs, aprs s’tre convertis l’Islam, adoptrent ainsi le Persan comme langue crite, qui resta la langue des lettrs, malgr la turquisation de l’administration et de l’arme amorce par les Karamanides en Cilicie et poursuivie par les Ottomans dans toute l’Anatolie. Au Proche Orient, la premire place fut, de mme, laisse la langue arabe.


Mme ouverture sur le plan religieux, o a toujours rgn une tradition de grande tolrance : avant de rallier l’Islam, pour des raisons autant politiques que culturelles, les Turcs furent sduits par le Bouddhisme, le Nestorianisme, le Christianisme et le Mazdisme, et leur vie religieuse restera empreinte de traits hrits du chamanisme hrit des anctres nomades. Est-ce un hasard si Saladin, incarnation parfait du prince tolrant, tait un prince kurde install par les Turcs de Syrie ? Le cas des Bulgares est aussi explicite : l’origine tribu turque nomadisant entre Volga et mer Noire, ils se scindrent en deux rameaux. L’un, se fixant sur les terres de l’actuelle Bulgarie, se slavisera et se christianisera au contact de Byzance; l’autre, sur les bords de la Volga, en rapport troit avec les marchands arabes et iraniens, sera au contraire le premier peuple turc embrasser l’Islam.


Quant la lutte contre Byzance puis les puissances occidentales, elle fut, beaucoup moins que sous les dynasties prcdentes, un Djihad : c’est sous les Turcs que le conflit entre Occident chrtien et Islam a perdu peu peu son caractre de guerre sainte.


S’intresser l’histoire des Turcs suppose en dfinitive une approche pluri-culturelle. Il n’y a pas UN, mais DES peuples Turcs, nous montre Jean-Paul Roux. L’chec du mouvement national pan-turc (pantouranisme) d’Enver Pacha au lendemain de la Premire Guerre mondiale en tmoigne. De mme que l’influence limite de la Turquie sur la minorit turcophone d’Iran et les "rpubliques soeurs" de l’ex-URSS.


Ce respect des puissances et des traditions existantes, cette capacit s’imprgner des cultures trangres, fut d’abord une force, qui permit aux Turcs de s’emparer du pouvoir et de le conserver sans mal dans des pays aux identits fortes et contrastes sans rencontrer d’hostilit majeure (Ottomans).


Mais ce qui avait affermi la puissance ottomane, fit aussi, dans un contexte nouveau, sa perte : les tendances centrifuges se renforcrent, et prirent une porte nouvelle et dissolvante avec l’mergence de l’ide nationale partir de la fin du XVIIIe sicle. La permabilit des Turcs aux influences extrieures empcha l’mergence d’un sentiment national "panturc" dans l’empire ottoman, et fragilisa les populations turcophones de Sibrie face au "rouleau compresseur" russe. Elles rsistrent cependant avec la foi du dsespoir pour dfendre leur identit menace de disparition.


C’est n’est qu’ la chute de l’empire, au terme de deux sicles d’un long dclin, qu’une nation turque conue sur le principe des nationalits vit le jour, mais sur une base territoriale restreinte, l’Anatolie, excluant les millions de Turcs d’Iran, d’URSS tout en englobant 10 15% de Kurdes iranophones. On regrettera cependant que l’poque contemporaine ne soit que "survole" par l’auteur (120 pages seulement lui sont consacres, contre 290 pour les sicles antrieurs), qui "oublie" au passage de mentionner les bouleversements gopolitiques qui affectent l’homme malade de l’Europe entre la fin du XVIIIe sicle et le dbut du XXe, du recul balkanique au gnocide armnien.


Mais il faut souligner aussi d’autres faiblesses. L’auteur n’vite pas le pige de la redondance avec son Histoire de l’Asie centrale publie la mme anne. Il est vrai que la tche tait ardue, tant les croisements sont nombreux entre les deux thmes… Et le parti de l’diteur de publier deux ouvrages sur des sujets aussi proches et d’en confier la rdaction au mme auteur peut paratre contestable. Plus dommageables sont les erreurs lies l’organisation du livre : notre chercheur rudit se perd trop souvent dans le ddale de la description vnementielle et politique sans parvenir dessiner les grandes lignes de force transversales (conomiques, sociales, culturelles, religieuses, politiques) qui structurent le monde turc aux diffrentes poques d’une histoire passablement complexe.


L’auteur a eu le mrite, en revanche, de mettre disposition du lecteur quelques outils mthodologiques (triple index et bibliographie commente) utiles, mme si l’on peut regretter l’absence de cartes. On l’aura compris, cette Histoire des Turcs, tant par la complexit des connaissances qu’elle requiert que par ses lacunes en matire de prsentation, s’adresse plutt un public averti, sensibilis ou au moins intress l’histoire des diverses civilisations qui ont marqu les peuples turcs de leur empreinte.

Vincent Vier
( Mis en ligne le 13/08/2001 )
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