L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Histoire Générale  

Histoire des Juifs de France - Tome 1. Des origines à la Shoah
de Philippe Bourdrel
Albin Michel 2004 /  24 €- 157.2  ffr. / 454 pages
ISBN : 2-226-14215-0
FORMAT : 16x24 cm

Voir aussi : Philippe Bourdrel, Histoire des Juifs de France. Tome 2. De la Shoah nos jours, Albin Michel, janvier 2004, 454 p., 24 .
ISBN : 2-226-14216-9

Lauteur du compte rendu : agrge dhistoire et docteur en histoire mdivale (thse sur La tradition manuscrite de la lettre du Prtre Jean, XIIe-XVIe sicle), Marie-Paule Caire-Jabinet est professeur de Premire Suprieure au lyce Lakanal de Sceaux. Elle a notamment publi LHistoire en France du Moyen Age nos jours. Introduction lhistoriographie (Flammarion, 2002).


Les Juifs de France, de l'Antiquité à nos jours

Journaliste de formation, P.Bourdrel dirige le service de documentation dune maison ddition. Lhistoire des Juifs de France qui parat aujourdhui chez Albin Michel est la rdition revue et augmente dun ouvrage de 1974.

De lecture aise, louvrage est destin au grand public. Le livre est divis en deux tomes, accompagns dannexes, dun index et dune bibliographie. Lauteur cherche comprendre comment lantismitisme a pu donner lieu la Shoah en France, et pour cela il remonte le fil du temps. Cette question lorigine de louvrage explique son plan dissymtrique : un tome entier est consacr la priode 1940/2003, le premier commenant lantiquit. Le rcit, fluide, accumule les exemples, en dbordant souvent le cadre franais lorsque, par exemple, il dcrit les massacres perptrs par les croiss en 1095 le long de la valle du Rhin Mayence, Wrzburg, autant de terres qui appartenaient lEmpire, ou lorsquil prsente les pogroms d'Europe centrale et orientale la fin du XIX sicle.

Ce souci entrane aussi lauteur envisager lhistoire des juifs de France partir de la question centrale de lantismitisme et dun antismitisme, selon lui, constant dans lhistoire franaise : "lantismitisme est un fait permanent de notre histoire, des expulsions royales de 1306 en passant par lexplosion de la fin du XIXe sicle, jusquaux lois d'exception du gouvernement de Vichy en octobre 1940 et en juin 1941 (TI, p.255). Cest sans doute conclure un peu vite, et passer sous silence de trs longues priodes de calme et dassimilation, ce que dmontre par ailleurs louvrage, qui souvre sur larrive des juifs avec les lgions romaines, et lorganisation des premires communauts sous lEmpire romain, dont les juifs, comme les autres habitants deviennent citoyens par ldit de Caracalla (212). Ds avant 582, existerait Paris une synagogue. Ce chapitre, intitul la tolrance des origines, pose la fois linstallation des premires communauts et les dbuts dune perscution lie aux progrs de la christianisation et nourrie de laccusation de peuple dicide.

Lantismitisme trouve sa source dans les condamnations religieuses de lEglise ds les premiers conciles (Nice, 325). Les Carolingiens protgent les communauts juives et celles-ci prosprent ; de grands centres culturels sillustrent : Troyes avec Rachi qui crit en hbreu et en aramen, Narbonne et dans lensemble provenal. Cette tolrance sinterrompt avec la priode de la premire croisade (1095), lauteur cite les propos violemment antismites des prdicateurs de lpoque. Les rois de France verront dans les communauts juives des contribuables exploiter, et les dits dexpulsion, partir de Philippe Auguste, se concluent sur des retours dment monnays, dont rend compte le titre du chapitre : Ranonns, expulss, bannis...
Lhistoire se poursuit avec Philippe le Bel et son ordonnance royale de 1288. Louis IX, le roi saint, a essay de les convertir au catholicisme et les juifs ont souffert des consquences de la croisade des albigeois et du souci dorthodoxie religieuse qui anime alors le royaume. Ils sont les premires victimes des flambes religieuses qui entranent des crises locales de violence, comme celle qui, Troyes en 1288, conduit au bcher des juifs qui avaient refus d'abjurer leur foi.

Entre le XIe et le XVe sicles, se prcisent les termes de lantismitisme, qui font du juif un usurier, ventuellement un sorcier, ou encore laccusent de propager la peste. En 1306, lexpulsion dfinitive des juifs du royaume est prononce par Philippe le Bel. Demeurent cependant des communauts dans ce que l'auteur nomme Les lots de la survivance (chapitre 3) : juifs du pape Avignon (la synagogue de Carpentras est construite en 1741), juifs alsaciens et lorrains en terre dEmpire, prospres communauts de Bordeaux et de Bayonne, qui sont renforces par larrive des juifs dEspagne (comme la mre de Montaigne). Si Louis XIII prononce un nouvel arrt d'expulsion en 1615, le XVIIe sicle est une priode de calme : Louis XIV a pour mdecin et pour banquier des juifs : Antoine Dacquin et Samuel Bernard. La vie des communauts sorganise, autour d'activits diffrentes selon les rgions du royaume (ainsi les Gradis Bordeaux, armateurs, deviennent bourgeois de la ville et marchands de vins, cranciers de la monarchie en 1764 et chargs de lapprovisionnement gnral des colonies dAmrique, protgs et amis du puissant duc de Choiseul).

Avec la priode de la Rvolution franaise et de lEmpire, les juifs deviennent citoyens franais, volution amorce sous Louis XVI; cest la conqute des droits et des liberts (titre de la seconde partie). Paris, la communaut juive se dissmine dans plusieurs quartiers, signe dune intgration russie. Les juifs inscrits ltat civil adoptent des noms de familles, sengagent dans la garde nationale, senthousiasment pour les choix rvolutionnaires ; le dcret du 27 septembre 1791 ouvre une poque nouvelle. P Bourdrel souligne lambivalence de la politique impriale mene par Mol, Pasquier et Portalis, qui convoquent une assemble des juifs de France, dcident la tenue dun grand sanhdrin (1807) et organisent la communaut isralite de France ; ces avances ont toutefois des contraintes administratives pour contrepartie, et ce nest que tardivement quest supprim le serment more judaco exig des isralites venant tmoigner en justice.

Une partie assez rapide sen tient lnumration des grands familles de la bourgeoisie juive parisienne - les Crmieux, les Rotschild, les Pereire -, lengagement des juifs en politique dans des familles favorables aux souvenirs rvolutionnaires et la Rpublique. On aurait aim y retrouver davantage de lectures des travaux rcents d'histoire sociale et politique (par exemple ceux de P. Birnbaum sur les Fous de la rpublique, ou encore de Cyril Grange sur les bourgeoisies juives parisiennes ), voir mieux pose la question des conversions au christianisme et la lecture de lassimilation que font en particulier les juifs parisiens. Ces communauts se proccupent aussi du contexte international comme le montre lcho que rencontre en France laffaire Mortara (conversion au catholicisme dun enfant juif italien enlev sa famille), et participent la fondation de lAlliance isralite universelle.
Avec lAffaire Dreyfus, cest la naissance de lantismitisme moderne, qui est dcrite dans un contexte marqu par larrive des juifs de lEst Paris, fuyant les pogroms reprenant en Europe centrale ; la guerre et l'entre-deux-guerres sont rapidement survoles avec un jugement que lhistorien peu sans doute discuter et que rsume le titre dun chapitre : "il suffisait pourtant de regarder l'Allemagne".

Le second tome est centr sur les "annes noires", et reprend la politique des occupants, celle de Vichy, les rsistances juives, le cot dmographique. Le rcit est passionn, bien document, trs complet ; il aurait peut tre gagn tre relu plus attentivement : par exemple lorsque, aprs avoir affirm qu'il ny avait eu aucune raction au statut des juifs d'octobre 1940 (p.67, "or aucune voix ne slve lorsque sont promulgus les statuts d'octobre 1940 et de juin 1941"), lauteur dcrit ces ractions (p.158 "Ds la publication de la premire loi antijuive de Vichy- celle du 3 octobre 1940, trois mois aprs la signature de larmistice -, les protestants de France ragissent")...

Les 150 dernires pages sont consacres aux renouveaux dans lesquels les juifs revenus dAfrique du Nord ont jou un rle non ngligeable. Se pose alors la question du Proche Orient et lventuelle dfinition de lidentit juive partir dIsral (surtout aprs le clbre discours du gnral de Gaulle en 1967). Le dialogue avec une Eglise qui abandonne laccusation de peuple dicide, se noue (malgr laffaire Finaly, le dbat sur la politique de Pie XII ou encore la canonisation dEdith Stein), tandis que demeure un "pass qui ne passe pas" (H. Rousso), illustr par les affaires Bousquet, Papon, Vallat, Touvier, Barbie et laction de S. et B. Klarsfeld.

Enfin les rorganisations internes de la communaut, linstallation dun mouvement loubavitch, la crainte des mariages mixtes et de la perte identitaire sont voques. Le livre se termine de faon abrupte sur les nouvelles manifestations de l'antismitisme partir de l'automne 2000, antismitisme qui se fonde sur dautres critres que ceux observs dans les sicles prcdents, mettre en relation directe avec le conflit proche oriental.

Marie-Paule Caire
( Mis en ligne le 19/03/2004 )
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