L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Histoire Générale  

Une histoire mondiale de la table - Stratégies de bouche
de Anthony Rowley
Odile Jacob - Histoire 2006 /  29.90 €- 195.85  ffr. / 401 pages
ISBN :  2-7381-1619-1
FORMAT : 15,5cm x 24,0cm

L'auteur du compte rendu : David-Jonathan Benrubi, lve l'cole des chartes, prsident de l'Association historique des lves du lyce Henri IV, poursuit, sous la direction de MM. Bruno Laurioux et Michel Pastoureau, des recherches sur les reprsentations des banquets au Moyen Age : Reprsentations symboliques de la commensalit et de la table au Moyen Age.

Erudit & Gourmand

Dans l'histoire de l'histoire, l'alimentation est une invention relativement rcente. Auparavant, l'histoire conomique, la dmographie historique, l'histoire des mouvements de masse et l'histoire rurale s'taient intresses aux rations alimentaires, interrogeant tantt les documents fiscaux, tantt les traces archozoologiques. Dans le mme temps, port d'abord par les premiers rudits curieux de la vie quotidienne des habitants du pass, tel Albert Franklin, puis par la sociologie historique allemande incarne par Norbert Elias, avait merg un intrt pour les manires de table et les textes qui, ds le XIIe sicle (en Occident), s'efforaient d'en dire les normes. Les anthropologues, en particulier Claude Lvi-Strauss, avaient mis au jour des structures symboliques (plus ou moins globales ou ancres dans une culture prcise) rgissant le rapport de l'homme la nourriture. Dans la seconde moiti du XXe sicle, enfin, l'exotisme des grands voyageurs et des grands marchands avait attir l'attention de quelques chercheurs sur un petit nombre d'aliments, qui entraient dans la catgorie des produits de luxe, notamment les pices (considres indiffremment comme un tout). Le got tait encore relegu dans la petite histoire.

Jean-Louis Flandrin fut le pionnier de la constitution d'un nouveau champ historique lgitime : l'histoire du got, et nombreux aujoud'hui sont les universitaires verss dans l'histoire de l'alimentation, qui ont frquent son sminaire. Flandrin co-dirigea enfin, quelques annes avant son dcs, la magistrale Histoire de l'Alimentation publie chez Fayard, qui runissait une quarantaine de spcialistes, abordait tous les thmes et toutes les poques sous la forme d'une synthse fragmente, d'une somme d'articles synthtiques. Cette publication prenait acte et participait d'un engouement gnral pour l'assiette et la table, que n'ont pas dmenti par la suite la cration d'un Institut Europen d'Histoire de l'Alimentation, celle d'une revue intitule Food and History, et un nombre important de colloques et d'ouvrages.

C'est dans ce contexte historiographique et ditorial qu'il faut considrer la publication chez Odile Jacob d'un livre de trois cent pages intitul Une histoire mondiale de la table: stratgies de bouche. L'auteur, enseignant l'IEP de Paris, clbre autant pour ses travaux de synthse sur l'histoire de la priode contemporaine que comme figure importante du monde de l'dition historique franaise (chez Perrin), se dit lui-mme dot d'une bonne fourchette, et a dj publi quelques ouvrages concernant la table. La quatrime de couverture formule la problmatique : l'histoire de la table est une longue querelle des Anciens et des Modernes, au cours de laquelle se recompose sans cesse le jeu de la variante, de la variation et de l'quilibre.

Neuf chapitres essentiellement chronologiques construisent l'ouvrage, qui est complt par des notes bibliographiques, et par une conclusion provisoire qui ne doit pas tre rapporte aux ventuelles limites du livre, mais sa continuation par d'autre volumes (bien que l'auteur ne dveloppe nulle part l'allusion implicite faite la page 12: ce premier volume...). L'rudition de l'historien force le respect et l'admiration. Aid de deux assistants auquel il a l'honnt pas si frquente de rendre hommage dans l'avant-propos, A.R. a tout lu, sur tout (mme s'il ne le dit pas toujours). Aucun sicle, aucune contre que n'aient rencontr son brio et sa curiosit. On ne peut que regretter que ces connaissances encyclopdiques soient ici mal employes dans un livre que l'on peut contempler, mais o il n'y a rien comprendre.

Se payer de mots est un exercice illusoire : alimentation, cuisine, table, et gastronomie sont des pansements invents par l'esprit et poss sur la blessure unique qui nous taraude et nous vainc. Cette premire phrase du second paragraphe du livre prend, au fil des pages, des allures de mauvais augure, ou, sous la plume d'un homme de culture, d'autocritique voile. Car c'est bien une rverie de promeneur solitaire parfois trs solitaire, dans des notes bibliographiques bien fournies mais qui excluent sciemment la moiti des rfrences obliges que nous convie cette lecture. Sans prjuger la qualit du style, on constate que les tropes, figures de style, mots prcieux et jargonneux saturent un texte dont le titre a pour premier substantif histoire. Le rle social d'un tel livre ici en grande compagnie est d'tre un objet de distinction par la langue, ensuite par la culture gnrale des anecdotes glanes (saviez-vous qu'Espagne vient d'un mot phnicien dsignant le lapin ?). Si le fonds scientifique de l'ouvrage demeure inattaquable, la dmarche banale mais tout--fait acceptable, la mise en oeuvre pose donc de graves problmes dontologiques et/ou ditoriaux qui renvoient la question de savoir, non pas ce qu'est un bon livre d'histoire, mais ce qu'est un livre d'histoire.

Ces critiques svres doivent tre nuances double titre. Premirement elles perdent de leur actualit mesure qu'on gagne la fin, qu'on pntre une poque mieux connue de l'auteur. Le temps historique et les frontires politiques retrouvent alors de leur paisseur, et l'criture perd de son opaque crativit. A la faveur de cette volution, on peroit plus clairement l'enjeu du livre : aborder les dbats rcents sur l'alimentation avec la srnit qu'est cense conferrer la connaissance d'antcdents historiques. Cette ide simple et trs discutable est ainsi formule (p.242): Nous [les mangeurs inquiets du XXe sicle] n'osons pas enfin envisager qu' l'chelle de l'histoire humaine, ces deux [derniers] sicles soient une nouvelle mouture de cette fameuse anacyclose, voque au chapitre 5. Une anacyclose, d'abord, c'est en grec le retour des sphres clestes (le mot est absent du Trsor Informatis de la Langue Franaise ; d'ailleurs le chapitre 5 parle effectivement d'ternel retour, mais en franais). La notion d'chelle de l'histoire humaine, inversement, est intuitive mais scientifiquement faible. Enfin, s'il s'agit de constater que certaines de nos proccupations ne furent pas trangres aux socits du pass (il y eut effectivement une nouvelle cuisine au XVIIIe sicle), outre qu'on s'tonne de ne pas voir cits un certain nombre de modles, tel l'Histoire des peurs alimentaires de Madeleine Ferrires, il et mieux valu viter les grandes gnralisations, les grands cycles sans frontires, qui conviennent mieux aux discussions de table o, nous dit-on, le projet du livre est n, qu'au discours historique.

L'autre nuance : par sa facture mme, le livre contient une mine d'informations anecdotiques qui satisfairont les lecteurs les moins dcourageables ou pratiquant la page alatoire.

David-Jonathan Benrubi
( Mis en ligne le 04/07/2006 )
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