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Histoire & Sciences socialeset Biographie  

Henri d’orléans, comte de Paris (1908-1999) - Le Prince impossible
de Bruno Goyet
Odile Jacob 2001 /  24.43 €- 160.02  ffr. / 363 pages
ISBN : 2-7381-0934-9

Le roi est nu

Le comte de Paris n’aurait-il marqué que les magazines mondains consacrés aux familles princières ? C’est le souvenir le plus commun que l’on garde de lui ainsi que le surprenant appel à voter pour François Mitterrand en 1981. Le livre de Bruno Goyet, issu d’une thèse de doctorat, invite à découvrir l’itinéraire et le rôle politique du prétendant à la couronne de France depuis 1940. On l’ouvrira avec curiosité, intrigué au premier abord par le sujet même de l’ouvrage. Ne serait-ce que pour son originalité, indépendamment de ses réelles qualités, on encouragera le lecteur à s’y plonger. Il y découvrira notamment le tableau d’une société aristocratique de la première moitié du siècle dont on conçoit difficilement aujourd’hui qu’elle ait pu raisonnablement espérer un jour la restauration. On y trouvera surtout un personnage étonnant, convaincu de son destin politique et qui consacra toute une grande part de sa vie, jusque dans les années 1960, à oeuvrer pour retrouver un trône que ses ascendants avaient laissé choir en février 1848.

Véritable animal politique, Henri d’Orléans se distingue assez vite de son père, le duc de Guise qui n’oeuvra qu’assez mollement pour la cause monarchiste. Au coeur du livre réside l’intention d’analyser, plus qu’un parcours, les méthodes mises en oeuvre par le prétendant dès les années 1920 pour acquérir un statut politique. L’intérêt principal du livre tient au fait que l’auteur ne se penche pas seulement sur la dimension réelle et matérielle de l’action politique du prince (études des programmes politiques, des réseaux de pouvoir, des stratégies de communication... etc) mais qu’il s’intéresse également, en bon lecteur de Kantorowicz, à l’aspect symbolique de l’action politique du prince. En effet, le prétendant s’inscrit - par définition - dans une lignée de souverains dont il doit se montrer digne et dont il doit véhiculer la tradition. Il parvient à mener, malgré sa situation d’exil (la loi de 1886 ne fut abolie qu’en 1950), une vie de cour, unique marque d’un pouvoir tout à la fois disparu et éspéré. Bruno Goyet montre que la part symbolique, ne serait-ce que parce qu’il ne règne pas, est déterminante. Le rite entretient l’illusion du règne mais est en même temps son unique survivance. Par ailleurs, la mise en représentation du principe de continuité dynastique commande toute une part de son action et de son aura dans les milieux royalistes. La valorisation de la dimension symbolique explique que le récit biographique s’efface souvent pour le plus grand intérêt du livre.

Le comte de Paris fut confronté à deux obstacles majeurs : le premier fut celui de Maurras et de l’Action française, seule formation politique d’importance à défendre le royalisme, dont le prétendant ne parvint à se défaire que tardivement, à la fin des années 1930 ; le second, consécutif à sa rupture progressive avec ce mouvement fut d’amener à lui des élites politiques et économiques massivement adhérentes dans l’entre-deux-guerres au régime républicain. Certes, il pouvait compter sur l’appui de la société royaliste de Paris et de la province, et les meilleures pages du livres (« points de vues et images du monde »...) sont consacrées à la découverte de ce « monde », étonnamment fidèle à la cause monarchiste, principe politique essentiellement associé à un mode de vie mondain et cosmopolite. La faiblesse de ce milieu, aux yeux du prétendant, résidait dans le fait qu’il était numériquement faible et socialement très étroit. Henri d’Orléans entame alors une campagne tous azimuts de conquête de l’opinion : il approche les milieux conservateurs non maurrassiens et même certains modérés, les milieux corporatistes et les milieux technocratiques adeptes de la réforme de l’Etat. Il rencontre des sympathies mais peu d’adhésions. La Deuxième Guerre mondiale est l’occasion d’apercevoir sa soif de pouvoir et la persévérance de ses illusions : il n’hésite pas alors à jouer - l’on va dans ce livre de surprises en surprises - un double et même un triple jeu. Il pense d’abord, avant 1942, être le successeur de Pétain tout en faisant des avances aux Allemands (en se montrant favorable au nouvel ordre européen), puis donne indirectement des gages aux gaullistes en participant au complot visant à l’élimination de Darlan. Les années qui suivent le conflit sont caractérisées par une très nette décrue de son activité politique : l’abolition de la loi d’exil en 1950 lui permet de revenir en France ; en 1967, il met fin à toute activité de propagande et confie deux ans plus tard ses archives aux Archives nationales.

On ne trouvera pas dans ce livre une biographie d’Henri d’Orléans dont on peut douter qu’elle ait un quelconque intérêt. L’influence du prétendant sur le cours de l’histoire de France est bien mince et c’est probablement son action en décembre 1942 en Algérie pour éliminer Darlan qui demeure, à cet égard, la plus importante. Il s’agit d’une analyse rigoureuse (parfois un peu répétitive, notamment sur les aspects rituels) de l’impossibilité pour un prince de définir un espace politique au-delà des seuls royalistes dans une France massivement républicaine.

Sébastien Laurent
( Mis en ligne le 18/09/2001 )
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