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Histoire & Sciences socialeset Biographie  

Kolakowski. Le clivage de l’humanité
de Jacques Dewitte
Editions Michalon - Le Bien commun 2011 /  10 €- 65.5  ffr. / 128 pages
ISBN : 978-2-84186-572-7
FORMAT : 11,6cm x 18,5cm

L'auteur du compte rendu : Alexis Fourmont a tudi les sciences politiques des deux cts du Rhin.

Conservateur-libéral-socialiste

La mentalit rvolutionnaire est cette attitude spirituelle qui se caractrise par la croyance particulirement intense en la possibilit dun salut total de lhomme par opposition absolue avec sa situation actuelle desclavage, de sorte quentre les deux il ny aurait ni continuit ni mdiation; plus encore, que le statut total serait lunique but vritable de lhumanit auquel toutes les autres valeurs devraient tre subordonnes comme des moyens. Il n'existerait quune seule fin, une seule valeur qui serait la ngation totale du monde existant (p.89). Cest en ces termes que Leszek Kolakowski dfinissait nagure la mentalit rvolutionnaire. Jacques Dewitte vient de consacrer un ouvrage cet intellectuel, intitul Kolakowski. Le clivage de lhumanit.

Le philosophe polonais constituait en effet une figure bien particulire dans le paysage intellectuel europen de la Guerre Froide. Son ton tait, il est vrai, entirement diffrent de celui qui dominait la vie intellectuelle occidentale. Pour cet auteur de lAutre Europe, la culture ne reprsentait pas un poids liquider, mais une richesse qui nourrit, un bien fragile et vulnrable. Elle devait, crit Jacques Dewitte, tre prserve et cultive contre les forces qui la menacent. Par ailleurs, dans cette perspective, la libert ne soppose pas radicalement aux formes hrites comme la culture et la langue, mais elle se fonde prcisment sur elles. En outre, lhistoire nest pas un ennuyeux pensum mmoriser ni un hritage encombrant effacer, mais une ressource pour comprendre do lon venait et pour savoir o lon veut aller (p.11).

N Radom en 1927, Leszek Kolakowski a pass sa jeunesse dans un pays soumis loccupation brutale des Nazis. Aprs la dfaite de ceux que Churchill appelait les Huns, Kolakowski devint communiste et entreprit une carrire acadmique. Sa formation fut pluridisciplinaire. Elle comprit notamment le positivisme logique, la thologie chrtienne et naturellement le marxisme. Initialement marxiste orthodoxe (1949-1954), L. Kolakowski volua peu peu et devint lune des figures de proue du rvisionnismepolonais, caractris par le projet dun marxisme humaniste, dont Fejt dit quil tait un tat desprit plus quun systme; un courant hrtique surgi au sein de lappareil de propagande comme le protestantisme au sein du clerg et qui tendait renouveler la foi lniniste par un retour aux sources spirituelles du communisme (p.14).

Kolakowski se radicalisa davantage par la suite. Sa critique glissa du terrain philosophique vers celui de la politique. En 1956, il alla par exemple jusqu dclarer luniversit de Varsovie que le socialisme nest pas:
une socit dans laquelle quelquun qui na commis aucun crime est assis chez lui et attend la venue de la police;
une socit dans laquelle il y a plus despions que dinfirmires et plus de gens dans les prisons que dans les hpitaux;
un Etat dans lequel on est oblig de mentir;
un Etat dans lequel on est oblig de voler; ()
un Etat qui connait la volont du peuple tout moment avant mme de lui demander; ()
un Etat qui se soucie peu quon le hasse, pourvu quon le craigne
.
Optimiste, lintellectuel conclut en ajoutant tout de mme que le socialisme est une bonne chose (p.15).

Toutefois, en 1968, le professeur sera expuls de luniversit de Varsovie avec cinq autres universitaires. Cette anne, qui fut galement celle de lcrasement du Printemps de Prague, marquera un tournant dans lespoir qui tait nourri en Europe de lEst dassister lavnement dune bonne socit communiste et dune rgnration de son idologie (p.16). Cest pourquoi, invit par le McGill College Montral, L. Kolakowski dcida de rester outre-Atlantique. Il enseigna luniversit de Berkeley avant de prendre la direction dOxford.

Lintellectuel polonais entreprit en 1968 une histoire du marxisme qui aboutit quelques annes plus tard la publication dun ouvrage comportant trois tomes, intitul Les Courants principaux du marxisme. Naissance. Essor. Dcomposition. Une interrogation sous-tend lopus magnum de L. Kolakowski: pourquoi cette doctrine visant rien de moins que la libration de lhomme et linstauration dune socit idyllique dans laquelle serait supprimes toute alination et toute oppression a-t-elle pu devenir lune des idologies les plus despotiques que lhistoire ait connue? Dans ses crits, Kolakowski dfendit lide que le rve dunit parfaite [des communistes] ne peut se raliser que sous la forme dune caricature qui dnature son intention initiale: comme une unit artificielle impose den haut par contrainte, dans laquelle le corps politique empche les conflits rels et la segmentation relle de la socit de sexprimer. Ce corps est presque oblig par une ncessit mcanique dcraser toutes les formes spontanes de vie conomique, politique et culturelle et il approfondit du mme coup le clivage entre la socit civile et politique au lieu de les rapprocher lune de lautre (p.50).

A cet gard, lhritage chrtien serait porteur de solutions, notamment car le monde a besoin du christianisme et ce, pas seulement au sens subjectif, mais parce que certaines tches importantes ne peuvent vraisemblablement tre accomplies sans lui et que le christianisme doit assumer la responsabilit dun monde quil a contribu faonner durant des sicles (p.72). Les hommes, continue-t-il, ont besoin dun christianisme qui les aide aller au-del des difficults immdiates de la vie, qui leur donne la conscience des limites fondamentales de la condition humaine et la capacit de les accepter (). Nous avons besoin, concluait-il sur ce point, dun christianisme non pas dor, violet ou rouge, mais gris (p.73). Une leon provenant du christianisme, et dont lEurope devait, selon L. Kolakowski, se souvenir, est que nous navons pas le choix entre la perfection totale et lautodestruction totale: notre destin temporel, cest le souci sans fin, linachvement sans fin (p.90).

Finalement, en 1978, Leszek Kolakowski publia un article intitul Comment tre conservateur-libral-socialiste? Un credo. Loin dtre une pure plaisanterie, ou pis une provocation, le programme du philosophe polonais est tout fait srieux. Il parait mme maner du bon sens. Reprenant les ides directrices de ces trois courants de pense, il en affirma la compatibilit. En effet, le conservateur est quelquun qui sinterroge, de manire sceptique, sur le point de savoir sil est bon de les liminer [les traditions] et qui estime quon court un risque en le faisant. Le libral, quant lui, est quelquun qui doute du caractre viable dune socit ayant limin toute libert et le socialiste quelquun qui met en garde contre le dveloppement illimite de la recherche du profit et qui prvoit de soumettre [la bureaucratie tatique] un contrle dmocratique (pp.115-116).

Alexis Fourmont
( Mis en ligne le 12/07/2011 )
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