L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Biographie  

Le Chemin de l’étoile - Rencontres et causeries avec Heidegger. 1929-1976
de Heinrich Wiegand Petzet
Grand Est (Editions du) 2014 /  24 €- 157.2  ffr. / 270 pages
ISBN : 978-2-916885-12-4
FORMAT : 17,0 cm × 24,0 cm

Claude-Nicolas Grimbert, Philippe Arjakovsky (Traducteurs)

L'auteur du compte rendu : Ancien lve de l'Ecole Normale Suprieure, Agrg d'histoire, Docteur s lettres, sciences humaines et sociales, Nicolas Plagne est l'auteur d'une thse sur les origines de l'Etat dans la mmoire collective russe. Il enseigne dans un lyce des environs de Rouen.


Heidegger tel qu'il fut

Les informations contenues dans ce livre sont souvent connues des lecteurs et admirateurs de Heidegger, car elles ont dj trouv une place dans les notices, esquisses et tentatives biographiques concernant la vie du penseur infatigable de la question de ltre. Nous disons esquisseset tentativescar il se pourrait que la vie de Heidegger nait pas encore reu le traitement quelle mritait, mme si des biographies ont paru qui prtendaient le faire. Et peut-tre le livre de Petzet est-il aujourdhui ce qui se rapproche le plus dune comprhension de ce que fut cette vie, en ce que lauteur a su aller lessentiel de cette vie, savoir sa prsence au monde, extraordinairement attentive et infatigablement questionnante, sans tomber dans les travers habituels du pav biographique prtention scientifique!

Cest que malgr son immense admiration et sa non moins grande affection pour Heidegger, dont il ne se cache nullement, lami Petzet na rien occult des formes fondamentales de cette prsence, quil sagisse des aspects et facettes du caractre de lhomme ou des grands vnements de sa vie. Il est vrai que pour lui, il ny avait de toute faon rien en cette existence qui justifit le mensonge honteux ou complice du biographe! Respectueux de la pudeur que Heidegger gardait sur les secrets de sa vie prive, Petzet est certainement bien dcevant pour qui passionnent avant tout les rvlationssensationnelles concernant les amours du penseur. Et certes Heidegger ne fut apparemment pas insensible au charme dautres femmes que son pouse lgitime: et il ne fut pas le seul dans le panthon des philosophes, sans parler des autres grands esprits de lHistoire. Mais sil avait quelque chose en dire, ce ntait quaux intresses et sa femme Elfride, compagne principale de sa vie et mre de ses enfants, et non aux journalistes ou aux mmorialistes. Comme ce fut apparemment le cas concernant sa liaison, dsormais clbre avec Hannah Arendt, que plus personne nignore(chez ceux du moins qui connaissent leurs noms !) du fait de fuites qui ne furent pas du fait de Heidegger. Mais sil en parla un jour Petzet, cest peu probable, daprs le portrait que ce dernier nous donne de la pudeur du philosophe, et sans doute aussi en raison de la diffrence dge entre les deux hommes; et si celle-ci avait t dpasse par la force de lamiti et de la confiance, cela serait rest du domaine de la confidence absolue que lami vritable sait respecter. On ne trouvera pas non plus ici de cachoteries sur le nazisme suppos de Heidegger, pour la bonne raison que Petzet tord le cou loccasion ces allgations mensongres. Ce quon trouvera en revanche, cest le rcit dune relation de quarante-six ans, qui devint vite une amiti, et le tableau mouvant dun homme, toujours le mme et nouveau la fois, dont la vie tait de mditer le monde et dhabiter potiquement la terre.

Cest donc justice de traduire enfin ce livre qui fut tellement pill depuis sa parution en allemand en 1983, il y a trente ans. Une utile mise au point prliminaire rappelle que cette traduction aurait d tre disponible peu aprs ldition allemande, si le tintamarre du scandale (la pseudo-Affaire Heidegger relance par laffabulateur Farias) navait oblig Petzet tout annuler, du fait des conditions quun diteur franais sans scrupule voulait lui imposer. Un crve-cur pour Petzet qui se rjouissait datteindre ce public et savait limportance de la France dans la pense et les amitis de Heidegger: quon pense Jean Beaufret et ses tudiants (que ce soit loccasion de remercier Editions du Grand Est pour la prsente dition) ! La premire traduction de C.-N.Grimbert disparut dans un accident et P. Arjakovsky dut la reconstituer et en somme la reprendre partir de manuscrits conservs.

Mais dabord, qui est lauteur? Mort en 1997, H.W. Petzet tait n en 1909 Brme dans la grande bourgeoisie des armateurs de ce port. Fils dun directeur de la Lloyd fort pragmatique et fier de sa russite sociale, mais desprit libral, le jeune Petzet se destinait lhistoire de lart et fit carrire dans ce domaine. Mais en 1929, sa curiosit pour les humanits et la philosophie en particulier lamena frquenter les cours du nouveau philosophe la mode, ce roi secret de la pense, comme disait Arendt: Martin Heidegger qui venait de publier un mystrieux trait faisant grand bruit et donnant lieu bien des commentaires: Etre et temps. Exprience marquante, mme si Petzet ne devint pas spcialiste de philosophie ni proprement parler donc un tudiant assidu de Heidegger. Se noua cependant bientt une relation avec ce professeur rigoureux et exigeant, forcment impressionnant pour le jeune homme. Heidegger fut invit Brme et sjourna dans la famille Petzet, tonnant larmateur par son intrt pour la marine marchande et la construction navale (lattention de Heidegger pour la technique!); une relation amicale stablit aussi avec Madame Petzet, femme cultive. Ce fut le dbut dune relation spciale avec Brme et son esprit, libre, exotique pour lhomme de la Fort Noire et accueillant au moment des cabales universitaires de Fribourg! Liait aussi Heidegger la famille Petzet un intrt commun pour Rilkeet la communaut artiste de Worpswede. Par la suite, lami Petzet devenu historien de lart incarna aux yeux de Heidegger un des canaux privilgis pour rencontrer peintres et musiciens et discuter des arts contemporains. Cette passion de Heidegger pour Paul Klee!

Ce nest pas le lieu de revenir plus prcisment sur le contenu des souvenirs de Petzet. Que le lecteur prenne le temps de les dcouvrir et de les savourer! Deux exemples cependant de lintrt du livre, entre cent autres. Le prtendu nazisme: Petzet, dj proche de Heidegger alors et que rien ne permet de souponner lui-mme de tendances nazies, sait dexprience (celle de lpoque et daprs la guerre) que jamais Heidegger ne lui a tenu des propos laissant penser quil adhrait au nazisme comme idologie raciste, militariste et totalitaire; Heidegger avait certes un profond sentiment national (non-prussien) et considrait dans un esprit proche de celui de Fichte la vocation de luniversit dans lEtat, les deux institutions devant se rgnrer radicalement autour des idaux du travail et de la collectivit nationale et en relation la vocation propre de lAllemagne, ce peuple de penseurs et de potes (Hlderlin). Que Heidegger ait t trs critique du chaos de lAllemagne de Weimar et de ltat de son universit, avec sa spcialisation technicienne, et quil ait tenu en 1933 des discours assez durs ce sujet, utilisant une terminologie mlant les ides de peuple, dEtat social et de rvolution, nul doute! Mais, comme le rappelle Petzet, on ne peut pas juger du sens exact de ces discours sans les lire prcisment et en relation avec la pense propre de Heidegger. Or Jaspers lpoque flicitait Heidegger de son engagement pour une autre universit et une rvolution allemande! On ne peut pas non plus juger du positionnement institutionnel du professeur Heidegger (son rectorat de neuf mois seulement!) hors du contexte politique de lpoque(qui limitait les possibilits dexpression); sans prendre non plus en considration les gestes significatifs par lesquels Heidegger exprima ses distances envers le nazisme au pouvoir : il fallait oser dmissionner du rectorat peine lu, car cela signifiait visiblement, aux yeux des tudiants, des collgues mais aussi du ministre et des autorits locales et nationales du NSDAP, un refus de participer plus longtemps, sous quelque forme que ce soit, la mise au pas de luniversit.

Petzet rappelle aussi que Heidegger tait voisin et ami de lanatomiste (social-dmocrate) von Mllendorff, recteur prcdent, et quil refusa de purger luniversit selon les critres politiques du nazisme. Il rappelle aussi que Heidegger, la surprise des universitaires franais qui sen tonnrent publiquement, ne fut pas nomm par le ministre allemand pour figurer sur la liste des philosophes allemands au congrs Descartes de 1937 Paris (pour le tricentenaire du Discours de la Mthode): invit finalement par le ministre sy rendre, la demande des Franais dus, Heidegger dcline... Fiert peut-tre, mais faon vidente aussi de souligner, autant que possible, ses mauvaises relations avec le gouvernement (et non en signe de mpris envers la France et Descartes, hypothse risible!). Petzet rapporte quun jour Heidegger parla devant le ministre sans mentionner la question de la race et au ministre qui sen tonnait, rpondait: Et vous vous en tes rendu compte? Et cependant quelles perscutions mesquines et indignes de la part dune certaine universit (pas toujours reluisante de 1933 1945) et combien de diffamations de publicistes malhonntes aprs la guerre! Le vrai scandale Heidegger apparat: le penseur qui na jamais t naziau sens srieux du terme (mme sil a d adhrer pour tre lu recteur et tenter dinflchir de lintrieur la politique universitaire de lpoque) a t le bouc-missaire pendant trente ans, et mme post mortem, de bien des lchets et des hontes qui tentrent de sexonrer de leurs propres responsabilits, et servit de faire-valoir des plumitifs, prtentieux et moralisateurs, jouant confortablement les procureurs de la vertu outrage, tout en distillant leurs ragots et en tordant tous les faits dans le sens dune interprtation charge.

Second exemple: le rapport la langue. Les philologues de la linguistique ont souvent moqu les tymologies fantaisistes sur lesquelles Heidegger aurait bas ses analyses de la pense grecque. Cest un lieu commun dune certaine rfutation scientifique de Heidegger de dire quil joue de faon potique sur les mots pour justifier des constructions arbitraires: pour le mot grec aletheia par exemple, avec les lettres epsilon et ta! Procd inacceptable de nos jours: Benveniste aurait-il travaill pour rien?! Heidegger rpondait rarement ces attaques: dans ses lettres Jnger, il dcourageait ce dernier de perdre du temps ces polmiques et donnait son propre exemple. Petzet, lui, insiste sur la passion de Heidegger pour la traduction prcise du grec et sa patience exigeante devant des textes capitaux (LAntigone de Sophocle, source de Hlderlin et Carl Orff!). Et il crit: Ce nest pas par got du pinaillage philologique que nous avons jet un coup dil dans latelier grec de Heidegger, mais pour comprendre son rapport au grec. Tout comme pour sa langue maternelle, il sagissait dun rapport fond sur loue, qui pouvait se dployer dans les horizons les plus divers, mais en liaison surtout avec le sens quil avait de la musique. Jamais ce ne fut un rapport philologique au sens scientifique du terme. On sait combien ltymologie des linguistes lui paraissait souvent suspecte avec leur prtention pdante affirmer leur bon droit et leurs privilges, et combien on lui fit grief, dans ces milieux, de ses abus de pouvoir et de son arbitraire en matire de traductions. Son commerce avec le grec tait tout autre: autant que je puisse en juger, daprs lexemple cit, il avait lvidence de la simple intuition directe. Il eut au lyce de Constance un professeur de grec dont lenseignement doit avoir t excellent. Il savait le grec comme personne ce que nous avons pu apprendre de lui! Son ancien lve Heidegger parla toujours avec vnration et gratitude de Sebastian Hahn (). (pp.183-184).

Le plan du livre suit la chronologie, mais les titres de chapitres le montrent: on est loin ici dune chronique exhaustive des vnements de la vie de Heidegger, et encore plus loin danalyses sociologiques ou rductions psychologiques! On suit Heidegger dans les grandes tapes de son parcours, fait des cours et sminaires, du travail sur les grands livres, de dplacements en Allemagne pour des confrences, des rares et tardifs voyages en France et en Grce et des discussions dans son bureau avec de clbres visiteurs (les honneurs du grand fauteuil!). Il y a aussi la part des anecdotes sur un homme qui ntait pas de marbre devant un kouglof ou un match de football la tlvision (outil plus adapt des retransmissions sportives qulentretien philosophique srieux!). Et puis il y a lhommage touchant au frre, homme modeste, alli de lombre, capital dans la production de luvre, mais clbre localement pour son humour! Lamiti est le milieu o cette frquentation nourrie de dialogue sur tous les sujets, mais surtout sur ltre et lart, donne ses fruits. A nous de savoir les cueillir!

Si le livre est plein de respect et de fidlit, on est loin aussi du monument dairain crasant ou dun Heidegger posant pour un buste de marbre. Car si Heidegger a sans doute pens limage quil laisserait la postrit, comme penseur mais aussi comme homme, acceptant dtre visit, dessin, photographi, film mme, malgr sa profonde mfiance pour les mass media et notamment la tlvision (mme dans ses efforts pour produire des missions culturelles!), les tmoignages des contemporains concordent pour confirmer en substance le portrait de Petzet, prouvant ainsi que Heidegger ne faisait pas lacteur. En lisant Petzet, on se dit toutefois que Heidegger, qui ntait pas dnu de malice un peu provocatrice, devait sans doute parfois sur-jouer un peu le penseur enracin, gnial paysan du Danube, faussement naf (entre Jacob Boehmeet Socrate), au moins afin de faire passer, si on peut oser cette formule un peu trange son sujet, son message: lui qui avait t un lycen extrmement dou, un esprit brillant ds sa jeunesse, aimait, semble-t-il, face aux prtentions bourgeoises de la grande ville et des universitaires, afficher ses origines rurales et provinciales, autant pour symboliser sa distance avec cet univers et ses codes, que par fidlit envers son milieu dorigine et sa petite patrie. Message qui est dailleurs au cur de sa pense. Le philosophe clbre noublia jamais quil avait t un enfant de Messkirch, proche des ateliers dartisan et un boursier, sans jamais en montrer ni gne ni ressentiment. Un quilibre profond et une confiance en soi qui laissrent spanouir la pense du sens de ltre.

Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 27/05/2014 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2024
www.parutions.com

(fermer cette fenêtre)