L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Biographie  

Eisenstein
de Dominique Fernandez
Grasset 2004 /  17 €- 111.35  ffr. / 286 pages
ISBN : 2-246-02762-4
FORMAT : 13x21 cm

Edition revue et augmentée.

L'auteur du compte rendu : Marion Perceval a suivi les cours de premier et de deuxième cycles de l'Ecole du Louvre (option histoire de la photographie). Elle prépare actuellement un DEA d'histoire des techniques sur Alphonse Davanne, un chimiste-photographe qui tenta de vulgariser la pratique photo à la fin du XIXe siècle.


Léonard, Marx, Lénine, Freud et le cinéma

De réputation difficile, Eisenstein se voulait cependant «cinéaste du peuple», mais il était un cinéaste dont l’esprit passait aisément, et sans complexe aucun, de James Joyce à Yvette Guilbert (une chanteuse populaire parisienne de la fin du XIXe siècle et du début du XXe).

Dans cette réédition d’une biographie parue en 1975, Dominique Fernandez tente d’expliquer les films par l’histoire personnelle de l’artiste. Tout comme Eisenstein représentait la grande histoire par la mise en scène d’un personnage complet, ce que l’on peut appeler des «types», symboles de toute une nation, un peuple, une classe sociale : le paysan, la classe ouvrière, la classe dirigeante. Chaque trouvaille artistique, chaque histoire, puisque plusieurs histoires s’entremêlent souvent dans ses films, serait une référence à son enfance douleureuse.

Né à Riga en Lettonie, devenu communiste, Sergueï Mikhailovitch portera toute sa vie le fardeau de sa condition de «gosse de riche». Son père, qu’il considère comme un traître, fuira la Révolution à l’arrivée de Lénine au pouvoir. C’est à Moscou, où il vient étudier le japonais, que le jeune Sergueï découvre le théâtre. Il le pratiquera de 1920 à 1924, en tant que décorateur puis comme metteur en scène dans une organisation chargée de diffuser la culture parmi les travailleurs. L’influence du futurisme, du cubisme et du rayonnisme est alors primordiale, à la fois dans les décors, l’histoire et la mise en scène, dans une négation totale de l’héritage culturel. De cette expérience théâtrale va naître toute sa pratique cinématographique ; il poussera à l’extrême toutes les facettes qu’il développa au théâtre. Son cinéma est l’opposé du réalisme tant dans le jeu des acteurs, qu’il demandait volontairement outré, que dans le montage, cette technique particulière au septième art et qui caractérisera le cinéaste russe : «l’essence d’un film ne réside pas dans le contenu des morceaux tournés, mais dans la manière dont ils sont reliés.

Dominique Fernandez fait le choix d’une biographie chronologique qui pourrait s’avérer fastidieuse, mais il nous plonge littéralement dans la Russie, si riche et si complexe, de la Révolution communiste, des rapports entre art et politique, puis, pour Eisenstein particulièrement, entre art, politique et vie personnelle. Tout comme le cinéaste était fasciné par la pensée de Freud, l’auteur explique les relations intimes qu’entretiennent les six films (Grève, Le Cuirassé Potemkine, Octobre, L’Ancien et le Nouveau, Alexandre Nevski et Ivan le Terrible) et la vie du cinéaste, parfois uniquement par quelques détails. Il part des films pour pointer les défaillances, la psychologie compliquée du créateur. Et chacun de ses films est prétexte à développer un «visage» du personnage dramatique qu’est Eisenstein.

Passionnant, ce livre, si on doit lui faire une critique (et ce sera la seule), manque d’images, de photogrammes de films. Mais il donne l’envie de se précipiter dans une cinémathèque pour voir d’un autre oeil, plus aguerri, tous les chefs-d’œuvre d’un cinéaste à la fois trop connu et mal considéré par le grand public.

Marion Perceval
( Mis en ligne le 18/02/2004 )
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