L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Biographie  

Napoléon
de Luigi Mascilli Migliorini
Perrin - Tempus 2006 /  11 €- 72.05  ffr.
ISBN : 2-262-02550-9
FORMAT : 11,0cm x 18,0cm

Première publication française en août 2004 (Perrin).

L'auteur du compte rendu: Natalie Petiteau, professeur d'histoire contemporaine à l'Université d'Avignon, est historienne de la société du XIXe siècle et de la portée des années napoléoniennes. Elle a notamment publié Napoléon, de la mythologie à l'histoire (Seuil, 1999) et Lendemains d'Empire: les soldats de Napoléon dans la France du XIXe siècle (Boutique de l'histoire, 2003).
Elle est par ailleurs responsable éditorial du site http://www.calenda.org.
Elle est par ailleurs responsable éditorial du site http://www.calenda.org.


Une biographie magistrale

Cet ouvrage est une biographie dans la meilleure tradition du genre, se donnant des fils conducteurs, notamment celui de camper Napoléon en fondateur du XIXe siècle. Il a pour grand intérêt d’être le regard de l’un des meilleurs historiens européens de la période, mais aussi, un regard extérieur à l’hexagone, ce dont l’historiographie napoléonienne a grand besoin. Il a enfin le mérite d’un style d’une rare élégance, préservé par la traduction de Jean-Michel Gardair.

Luigi Mascilli Migliorini introduit toujours avec un bel art du récit les étapes incontournables de la vie de son héros. Par son choix de les replacer dans une perspective historiographique qui les éclaire, il mêle mise en scène des événements attendus par tout lecteur napoléonophile et sens critique qui le dédouane de ces enchaînements classiques. Avec distance par rapport à une historiographie souvent hagiographique, il expose les raisons objectives de la singularité qui est celle du jeune Napoleone dans ses années d’études en France, mais il montre aussi en quoi il est un jeune homme de son temps, qui par ailleurs élabore très jeune un nouveau modèle d’existence, «de goût romantique où amour de la patrie et amour de soi se fondent en une nouvelle entité, humaine et morale, qui fait de l’ambition, non plus le ressort d’une carrière sociale, mais l’accomplissement d’un destin». Viennent ensuite des pages éclairantes sur son apprentissage, très classique, de la stratégie et des règles de l’artillerie et sa passion pour le métier des armes.

On suit l’auteur avec tout autant de plaisir quand il analyse la «surexcitation patriotique» dans laquelle Napoléon vit en Corse, mais aussi la culture politique théorique dont il se nourrit alors, dans laquelle son républicanisme se trouve en gestation. On le suit également quand il insiste sur la «perspective philofrançaise de son patriotisme corse» en raison des espoirs qu’il fonde sur la Révolution. De façon fort intéressante, il met en évidence le réseau qu’il engage ainsi dans cette option, mais aussi ses erreurs de jugement : il a sous-estimé l’imminence de la phase militaire de la Révolution et surévalué la portée de ses liens personnels avec Paoli.

Luigi Mascilli Migliorini a toujours le don des belles formules pour signifier la portée des étapes les plus marquantes. Ainsi, à propos de Toulon, il indique que ce moment «ne représente pas seulement la naissance d’une mythologie suggestive, mais aussi […] la maturation d’expériences historiques d’une importance décisive et beaucoup plus immédiates pour la personnalité de Napoléon». D’ailleurs c’est à la réflexion sur les moyens militaires de sauver la Révolution que Napoléon consacre la période qui va de Toulon à Vendémiaire. Cet épisode est présenté surtout comme faisant entrer Bonaparte dans les rangs de la classe politique appelée à conduire la nouvelle phase de la Révolution. Vient ensuite la campagne d’Italie : Napoléon incarne une individualité créatrice d’histoire, ses victoires lui permettent d’apparaître comme l’homme de la paix tandis que la gloire militaire s’impose résolument comme une référence de la culture de l’Europe du XIXe siècle. Mais là où il est redit que Napoléon, après Leoben, aspire à être celui qui va trouver une solution à la hauteur de l’enjeu historique du grand problème de la Révolution, on aimerait des arguments autres que les dires a posteriori de Napoléon lui-même. Certes il soutient activement le Directoire le 18 fructidor, mais se place-t-il alors résolument dans une stratégie à long terme ?

On suit de nouveau volontiers l’auteur quand il rappelle, à propos de l’expédition d’Égypte, comment elle était depuis longtemps à l’horizon de la politique étrangère française, prenant en compte tout à la fois des intérêts commerciaux et diplomatiques mais aussi des préoccupations intellectuelles. Cette campagne met en fait un an, jusqu’à la victoire terrestre d’Aboukir, pour renouer avec la gloire des brillants succès italiens. Après quoi, le «pouvoir de métamorphose» de l’imagination de Napoléon éclaire le retour en France et la décision de «franchir le Rubicon». On s’étonne un peu de ce que, sur le coup d’Etat, Luigi Mascilli Migliorini, parfois trop aisément happé par la suite de l’histoire, oublie de dire qu’il est tout de même initialement conçu comme un coup qui devait rester sur le plan parlementaire. On ne peut en revanche qu’acquiescer lorsqu’il souligne que la constitution de l’an VIII introduit, par le plébiscite, «un court-circuit entre l’un et la multitude». Mais la guerre impose bientôt de nouveau sa loi, aboutissant à la victoire de Marengo, dont le pouvoir de suggestion ne sera égalé ni par Austerlitz ni par Iéna : «Marengo consacre et clôt en même temps la jeunesse d’une génération qui, à travers la Révolution, en avait imposé l’existence les armes à la main à une vieille Europe récalcitrante et agressive».

Pour qualifier les années 1800-1804, l'auteur reprend l’expression «Grand Consulat» et souligne habilement comment la politique de Napoléon, faite pour établir des équilibres, engendre en même temps de l’instabilité. Il en va ainsi du Concordat ou de la diplomatie d’Amiens. Napoléon mènerait son aventure humaine personnelle sans forcément prendre en compte ses conséquences sur l’équilibre qu’il tente d’instaurer. En cela, l’Empire est conçu par Bonaparte comme un autre pas en avant. A propos du sacre, il peut rester immortalisé par les propos d’Alexandre Dumas, «la Révolution s’était faite homme» : ce jour-là, Bonaparte serait une incarnation de la Révolution, car il y a, à Notre-Dame, «présence en un corps concret d’une histoire que personne ne pourrait plus éluder». Mais l’auteur se demande-t-il si c’est réellement cela que Napoléon a en tête en organisant cette cérémonie ? Il faut peut-être éviter de toujours plaquer des discours a posteriori, comme si la vie de Napoléon n’avait aucun présent…

Mais on appréciera également l’art avec lequel, à propos des campagnes militaires, L'historien sait repérer les éléments clefs : une armée qui s’identifie à son chef, une guerre qui connaît désormais des épisodes cruels d’une inutilité absurde. Quant à l’Empire, il demeure fait de forces et de faiblesses ; Napoléon lui-même aurait eu clairement conscience de ce que, sous les fastes de la nouvelle cour, destinés à donner de la stabilité à sa force, se cacheraient des éléments de faiblesse. Par ailleurs, le système fédératif qu'il tente de mettre en place pour organiser ses conquêtes pose la question des identités des peuples entrés dans l’orbite de la France. Ainsi l’Allemagne se demande si elle doit renouer avec ses racines latines en se tournant vers Rome et Paris, ou si elle ne devrait pas plutôt regarder vers Berlin ou Vienne. Luigi Mascilli Migliorini donne ensuite des pages fort intelligentes et éclairantes sur les réalités mises en scène par Mme de Staël dans Corinne ou l’Italie : une Europe revivifiant les composantes idéales et politiques de son identité, rendue plus homogène par la diffusion des formes juridiques et administratives de la France, mais aussi mosaïque des peuples. Quant au projet européen de Napoléon, il réside dans le rétablissement de l’Empire chrétien de Charlemagne, ce en quoi l'empereur voit le moyen de faire la synthèse des forces historiques «qui le stimulent et qu’il incarne». Et c’est avec tout autant de finesse que Luigi Mascilli Migliorini montre que, finalement, Napoléon renonce au complexe équilibre dont il rêvait pour, à Tilsit, organiser «une hégémonie à deux», tandis qu’en Espagne s’installe bientôt une guérilla dont il sera finalement difficile de triompher.

Au total c’est avec une grande maîtrise que l'auteur éclaire la politique napoléonienne en Europe. Notamment lorsqu’il souligne qu’en 1809, Napoléon est pris dans les logiques de son système, qui mène à la guerre, alors même qu’il semblait cette fois aspirer à la paix en prenant conscience que le conflit armé devenait un obstacle à sa légitimation. Pourtant la guerre recommence donc, retrouvant même un caractère d’aventure collective par la geste chevaleresque des maréchaux Lannes, Masséna et Davout, par la capacité, aussi, de Napoléon à susciter et utiliser les énergies. Quant à la campagne de Russie, on appréciera la façon dont l’auteur montre qu’elle était perdue d’avance, ne serait-ce qu’en raison des problèmes logistiques révélés dès ses commencements. Au retour, Napoléon se trouve dans une solitude humaine et politique de laquelle, prélude à la défaite finale.

Il y a là un livre d’une grande intelligence, qui montre comment l’histoire a alors avancé par une quête constante, de part et d’autre, d’équilibres politiques et diplomatiques : ceux dont Napoléon a pu rêver se sont trouvés en permanent décalage avec les aspirations des souverains ou même des peuples européens, avant de l’être aussi avec ceux des Français. C’est l’un des mérites de ce livre d’avoir mis en regard la singularité du destin de Napoléon avec la diversité des destins politiques des nations européennes. Sa défaite définitive ne doit donc pas être attribuée à sa seule ambition, mais au cercle vicieux dans lequel il s’est trouvé enfermé : Luigi Mascilli Migliorini propose ainsi de clore sereinement et habilement un débat vieux maintenant de près de deux siècles. Du reste, à Sainte-Hélène, Napoléon persiste à penser que la solution qu’il a proposée pour terminer la Révolution était structurelle et non pas conjoncturelle. Car Luigi Mascilli Migliorini termine son entreprise en analysant la mémoire construite à Sainte-Hélène au sujet du modèle institutionnel et du dessein international de Napoléon. En se présentant comme roi du peuple, il fait un legs non négligeable à ses héritiers.

Cet ouvrage montre une fois encore la fascination exercée par Napoléon sur la postérité, puisque l’auteur entend ici montrer un homme pleinement conscient de son destin, presque héros au sens antique du terme. Si bien que Luigi Mascilli Migliorini n’écrit pas une nouvelle biographie de Napoléon ; son texte montre au contraire qu’il n’y a rien de neuf à apprendre sur son existence. En revanche il nous livre une relecture magistrale du personnage, à laquelle on peut ou non adhérer, mais qui a l’immense mérite de la stimulation intellectuelle. Ne boudons donc pas notre plaisir.

Natalie Petiteau
( Mis en ligne le 08/11/2006 )
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