L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Biographie  

Maret, duc de Bassano
de Alfred-Auguste Ernouf
Nouveau monde - La Bibliothèque Napoléon 2008 /  30 €- 196.5  ffr. / 607 pages
ISBN : 978-2-84736-345-6
FORMAT : 14cm x 22,5cm

L'auteur du compte rendu : Archiviste-palographe, docteur de l'universit de Paris I-Sorbonne, conservateur en chef du patrimoine, Thierry Sarmant est adjoint au directeur du dpartement des monnaies, mdailles et antiques de la Bibliothque nationale de France. Il a publi Les Demeures du Soleil, Louis XIV, Louvois et la surintendance des Btiments du roi (2003), Vauban: l'intelligence du territoire (2006, en collaboration), Les Ministres de la Guerre, 1570-1792 : histoire et dictionnaire biographique (2007, dir.).

Maret, plume de Napoléon

Avis aux politiques: la longvit aux affaires nouvre pas droit aux fastes de la postrit. Sous lAncien Rgime comme sous le nouveau, lhistoire de France est pleine de personnages qui ont habit les palais royaux ou nationaux pendant des dcennies sans pour autant acqurir la renomme.

Hugues-Bernard Maret fait partie de ces inoxydables seconds rles. Il est n en 1763, fils dun mdecin bourguignon, secrtaire perptuel de lAcadmie de Dijon. LAcadmie tait fameuse dans lEurope entire par les concours quelle organisait entre auteurs pour traiter de tel ou tel sujet. Cest ainsi quen 1784, Maret fils reut le second prix pour lloge de Vauban, le premier prix revenant Carnot, le futur membre du Comit de salut public. Lanne suivante, Hugues-Bernard Maret montait Paris, o les relations paternelles lui ouvraient bien des portes, notamment celles dun puissant ministre dorigine bourguignonne, M. de Vergennes, secrtaire dtat des Affaires trangres. Ds cette poque, le jeune Maret tait sans doute destin entrer dans les bureaux des Affaires trangres. La mort de son protecteur, en 1787, le dtourna pour un temps dans cette carrire. Dans les deux annes prcdant 1789, il frquenta les salons, fit son ducation mondaine et rencontra la plupart des hommes qui allaient marquer la Rvolution et lEmpire.

La vie publique de Maret commena avec la runion des tats gnraux. Ds le mois de juin, il eut lide de rdiger des comptes rendus dtaills des dbats. Remarqus par Mirabeau, ces cahiers furent dabord lus Paris dans les salons dmocrates. Le 7 juillet 1789, ces analyses furent imprimes sous le nom de Bulletin de lAssemble. En octobre, lAssemble mit une loge la disposition du notateur et de ses secrtaires, ce qui donnait leur travail un caractre semi-officiel. En fvrier 1790, le Bulletin fusionna avec le Moniteur universel de Panckoucke, et Maret resta matre de la partie du journal dvolue aux comptes rendus parlementaires. Le jeune journaliste, qui sefforait donner un ton impartial ses analyses des dbats, tait en politique un modr. Il fit partie de latelier dcriture runi autour de Mirabeau et partagea son projet dune monarchie constitutionnelle o le pouvoir excutif conservait son autonomie. Aprs la fin des travaux de lAssemble constituante, Maret quitta ses fonctions au Moniteur pour revenir sa premire vocation, la diplomatie. En avril 1792, on le retrouve au service du ministre Dumouriez, qui lemploie des missions dlicates en Belgique.

La chute de la monarchie naffecta pas son parcours, dans la mesure o la ligne politique de la diplomatie franaise resta longtemps plus souple que celle de lAssemble lgislative puis de la Convention. En novembre 1792 et en janvier 1793, Maret tait en mission secrte Londres. Quelques jours avant la proscription des Girondins, il fut nomm ambassadeur Naples, mais fut fait prisonnier par les Autrichiens en gagnant son poste. Sa captivit, particulirement pnible, dura prs de trois ans et demi, et Maret ne revit la France quau dbut de 1796. Si les prisons des Habsbourg lavaient prmaturment vieilli, elles lui avaient vit les orages de 1794 et les chafauds de la Terreur. Quand lapprenti diplomate regagna Paris, un nouveau rgime tait en place, et la couleur politique de Maret ntait plus compromettante. Le Directoire le nomma plnipotentiaire aux confrences de Lille avec les Anglais. Le coup dtat du 18 Fructidor entrana une nouvelle disgrce, et Maret se tint sur la rserve jusqu un autre coup dtat: celui du 18 Brumaire.

Le 19 brumaire an VIII, Maret est nomm secrtaire gnral des consuls, titre bientt chang en celui plus prestigieux de secrtaire dtat et, en 1804, en celui de ministre secrtaire dtat. Le secrtaire dtat est un rouage gouvernemental spcifique au rgime consulaire et imprial, sans vritable antcdent ni postrit. Sans avoir de dpartement ministriel propre, il cumule les attributions qui sont aujourdhui celles du secrtaire gnral de la prsidence de la Rpublique et du secrtaire gnral du gouvernement. Auprs dun premier consul puis dun empereur qui est la fois chef dtat et chef de gouvernement, le secrtaire dtat nest quun intermdiaire, mais un intermdiaire fondamental. Il centralise les rapports des ministres, en fait lanalyse et remet ces synthses Napolon; il lui prsente signer les actes rglementaires et en conserve les minutes; il assiste tous les conseils, suit lempereur dans ses campagnes et assure les transmissions gouvernementales. On comprend que la double exprience de rdacteur diplomatique et de secrtaire des dbats parlementaires ait dsign Maret pour un tel emploi. Lempereur le chargeait, sans parvenir le surcharger, tmoigne Savary. Rien ne restait en souffrance; il distinguait ce qui tait urgent et ce qui pouvait attendre; le tout tait fait avec ordre et point nomm.

Maret nest ni Fouch ni Talleyrand; il reste en retrait, et ne risque que fort rarement des avis personnels, qui ne semblent pas lui tre frquemment demands. Il a sa part des grces impriales: comte de lEmpire en 1807, duc de Bassano en 1809, pourvu dune dotation de 180 000 francs de rente annuelle.

Le 17 avril 1810, Maret remplaa Champagny comme ministre des Relations extrieures et cda Daru la secrtairerie dtat: ctait le couronnement de la carrire diplomatique commence sous les auspices de M. de Vergennes. Excutant toujours efficace, Maret ne semble pas avoir eu dans ce nouveau poste davantage de poids que dans le prcdent. Napolon, dont le temprament se faisait de plus en plus autoritaire, dfinissait seul sa politique trangre, et le ministre suivait, donnant parfois des conseils de prudence ou de retenue, qui ne furent pas suivis. Durant la campagne de Russie, il fit dinutiles prodiges de labeur, remplissant la fois les fonctions de ministre des Relations extrieures, de secrtaire dtat et de ministre de ladministration de la Guerre. En novembre 1813, Maret cda le portefeuille des Relations extrieures Caulaincourt et retrouva la secrtairerie dtat; il conserva ce poste jusqu labdication de 1814 et le reprit pendant les Cent-Jours. Exil en Autriche jusquen 1820, il vcut dans la retraite pendant la Restauration. Pair de France sous Louis-Philippe, il fut quelques jours prsident du Conseil en novembre 1834; ce fut le dernier acte de sa vie politique. Le duc de Bassano mourut cinq ans plus tard, le 13 mai 1839.

Le livre du baron Ernouf, crit dans les annes 1880, est curieusement compos. Sur la premire partie de la vie de Maret, avant lan VIII, il apporte maints renseignements indits, tirs de papiers de famille ou de souvenirs laisss par lintress. Les dix annes de la secrtairerie dtat (1799-1810) sont expdies en trois pages, et plus de la moiti de ltude est une analyse du rle de Maret comme ministre des Relations extrieures entre 1810 et 1813. Ernouf veut justifier Maret des palinodies qui sont celles de toute une gnration de Franais; il tend lexonrer de sa responsabilit comme serviteur du despotisme napolonien. Ce discours moralisateur a beaucoup vieilli. Aujourdhui, cest au contraire la cohrence du parcours de Maret qui frappe le lecteur. Des annes 1780 aux annes 1830, lauxiliaire de Napolon reste un constitutionnel, partisan dune Rvolution modre, bourgeoise diront certains. Comme la majorit de ses contemporains, le duc de Bassano voit dabord dans lEmpereur le dfenseur des conqutes politiques de 1789, plutt que le fauteur dun nouvel absolutisme que dpeignent aujourdhui les historiens.

La Fondation Napolon, en dcidant de rditer cette biographie, met la disposition des chercheurs un tude devenue rare et qui, par les documents quelle cite, a valeur de source; il faut lui en tre reconnaissant. En mme temps, ce parti tmoigne de la fragilit du renouveau des tudes napoloniennes. Lhistoire politique et administrative de lEmpire reste encore largement crire: le livre du baron Ernouf ne dispense pas de le souhaiter un nouveau Maret, qui dmonterait les rouages de la secrtairerie dtat impriale. On pourrait en dire autant de la plupart des ministres et des ministres du Consulat et de lEmpire, qui attendent leur historien.

Souhaitons que la Fondation Napolon, qui fait beaucoup pour largir le socle documentaire sur lequel sappuient les historiens de lEmpire, soit aussi la promotrice de semblables travaux de recherche.

Thierry Sarmant
( Mis en ligne le 30/09/2008 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2023
www.parutions.com

(fermer cette fenêtre)