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Ecosocialisme - L'alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste
de Michael Löwy
Mille et une nuits 2011 /  5 €- 32.75  ffr. / 236 pages
ISBN : 978-2-7555-0617-4
FORMAT : 10,5cm x 15cm

L'écosocialisme, un nouvel écologisme ?

L'cologisme est une idologie trs complexe et, au fond, assez mconnue du grand public. Celui-ci la confond souvent avec la simple dfense de l'environnement ou la science dont elle s'inspire, ou encore l'assimile aux partis politiques qui s'en rclament et qui, dans la plupart des cas, dfendent une ligne sociale dmocrate teinte de ce que le sociologue Luc Boltanski appelait une critique artiste du mode de vie moderne et d'une croyance soit nave, soit parfaitement cynique dans les vertus des technologies moins polluantes.

Or, si l'on veut bien s'y intresser, on dcouvre trs vite que cet cologisme lectoraliste, aussi bien que les diverses formes d'engagement pour la dfense de l'environnement, ne sont que la part la plus congrue, la moins labore - voire la moins stimulante - de ce que l'cologisme a offert la pense politique durant ses cinquante annes d'existence. Les projets cologistes sont trs diversifis et, parfois, opposs : entre l'cologie profonde, le biorgionalisme, l'cologie sociale, l'anarcho-primitivisme, l'co-agrarianisme et le dcroissantisme, les mtissages existent tout autant que les trs vives rpulsions. Et l'on sait que, pour une idologie, forme d'un ensemble cohrent de valeurs, de rfrents historiques et culturels, de raisonnements, de scnarios explicatifs et de principes qui se modifient au contact des uns et des autres, une nuance n'est jamais un dtail. Il faut absolument avoir ceci l'esprit si l'on veut comprendre l'ouvrage et le sens de l'engagement de Michael Lwy, Ecosocialisme.

Le projet cosocialiste n'est pas nouveau ; il fut dfendu quoique de manire assez peu doctrinale - par Ren Dumont, le premier candidat cologiste la prsidence franaise et, du point de vue intellectuel, fut au cur du travail d'Andr Gorz, figure essentielle de l'cologisme europen, ou de Barry Commoner, plus connu aux tats-Unis qu'en Europe. Cependant, peut-tre parce que certains cologistes lectoralistes s'en sont rclams, peut-tre parce que le socialisme marxisant n'a pas su se distinguer clairement des projets totalitaires sovitiques que les cologistes de toutes les familles ont refus avec autant de vigueur que le totalitarisme de droite et le libralisme dans ses formes les plus conomistes, l'cosocialisme a sombr dans un relatif oubli pour resurgir lentement - la faveur des mouvements altermondialistes des annes 1990 et de quelques revues, essentiellement amricaines, en 2001, avec un premier manifeste, sign, notamment, par Jean-Marie Harribey, personnalit centrale de l'association ATTAC, fer de lance de l'altermondialisme en France, et par Michal Lwy, qui en tait aussi l'un des rdacteurs.

L'ouvrage de Lwy (qui comporte en annexe le manifeste de 2001 et la Dclaration cosocialiste internationale de Belm de 2008, trangement non signe par Harribey) a pour objectif d'exposer le projet cosocialiste, de le rinsrer dans une tradition politique, enfin et surtout d'exposer ses fondements doctrinaux, ce qui implique de mettre l'cosocialisme en dialogue et en contraste avec les autres formes d'cologisme (Lwy voque l'cologie profonde, le biorgionalisme, l'cologie sociale et le dcroissantisme), l'cologisme lectoraliste et le socialisme classique.

Au cur des rflexions de Lwy, il y a une relecture, voire une rvision du marxisme, c'est--dire des textes canoniques de Marx et Engels, que les penseurs cologistes ( l'exception de Gorz, Ellul et quelques autres) ont rejets voire mpriss, les accusant d'tre, tout autant que ceux des penseurs libraux, des expressions de la modernit promthenne, manquant de bon sens et valorisant le travail et la technique au point d'en tre oublieux, voire ddaigneux, des limites que la nature oppose aux activits humaines ou - pour les principaux thiciens de l'environnement et les mouvements cologistes qui leur sont proches - de la valeur intrinsque de cette mme nature. L'opration est difficile et ne manque pas d'voquer le travail thologique considrable qui, partir de 1967, fit suite aux accusations de Lynn White quant la responsabilit du christianisme dans la crise cologique actuelle... Encore le corpus biblique se prtait-il plus d'interprtations que les textes de Marx et Engels !... Heureusement, Lwy mne sa rflexion avec une trs grande honntet intellectuelle et prfre souligner les intuitions hlas non travailles par Marx et Engels plutt que de forcer les textes. Par ailleurs, il travaille des crits effectivement fort intressants de Walter Benjamin afin de montrer que la tradition marxiste n'est pas absolument incompatible avec la prise en compte la fois du respect de la nature et des limites matrielles au travail humain.

Lwy montre surtout l'utilit de l'analyse marxienne de la valeur (valeur d'usage/valeur d'change) la la pense cologiste. En effet, son scnario explicatif de la crise cologique diffre de celui de la plupart des mouvements cologistes, rarement axs sur des explications conomiques, mais plutt sur des changements psycho-culturels ; on citera en vrac les changements de mentalit et de vision du monde dus au passage du mode de vie des chasseurs cueilleurs au mode de vie agricole (Paul Shepard) ou des socits galitaires des socits hirarchiques (Murray Bookchin), ou encore l'avnement d'une mentalit axe sur le besoin institutionnalis (Ivan Illich), le monopole de la seule efficacit dtruisant ou subordonnant les autres valeurs (Serge Latouche, Jacques Ellul), la conjonction historique de faits (la peste la fin du moyen-ge) et de principes religieux (Thomas Berry), la conjonction de certains principes du christianisme et de la philosophie grecque amenant un anthropocentrisme promthen (Kirkpatrick Sale), l'anthropocentrisme du christianisme dominant (Lynn White), etc. Chacun de ces scnarios, offrant une causalit diffrente, amne videmment une solution diffrente et permet la dsignation de ce qu'il faut combattre.

Pour Lwy, c'est la logique mme du capitalisme qui amne la crise cologique : la valeur d'change crase la valeur d'usage au nom de la maximisation des profits de la classe dominante ; ce faisant, on produit nombre de choses inutiles et l'on dtruit l'environnement tout en exploitant certaines populations au profit d'autres. Si l'on veut en finir avec la crise cologique identifie, pour lui, la fin des ressources, et pas tant la perte de la nature sauvage, de la beaut des paysage ou la perte de l'autonomie spirituelle ou morale -, il faut donc en finir avec le capitalisme et instaurer la proprit collective des moyens de production, impliquant la planification de la production et de la consommation. Voici qui nous ramne l'une des grandes hantises de l'cologisme : la centralisation du pouvoir. Lwy s'en dfend, certes : l'cosocialisme n'a rien voir avec les expriences sovitiques ; mais il faut avouer que sur ce point, il n'est pas trs convaincant : la planification implique des prvisions qui liminent toute forme de spontanit et, d'une manire ou d'une autre, une technocratie qui labore la production l'avance. Peut importe que l'on dtermine les vrais besoins par une dmocratie conomique plutt que ces besoins ne soient crs par la publicit ; le problme, c'est le on...

L'Etat est le grand absent de la rflexion de Lwy ; non pas qu'il ne soit pas l, au contraire : la machine d'Etat si prsente qu'il n'est mme pas ncessaire de l'voquer. Or, on sait que de l'cologie politique classique, lectoraliste, l'cologie politique radicale, la question la fois du monopole d'un systme de production (capitaliste/industriel) et du monopole de l'Etat est sempiternellement pose. Pour le dire plus simplement, ce qui inquite tous les cologistes (et c'est l'un des lments qui distinguent l'cologisme du socialisme et du libralisme), c'est davantage le monopole d'un systme conomique, d'une institution ou d'une culture plutt que le systme, l'institution ou la culture en eux-mmes. Aussi, si la plupart des cologistes sont d'accord pour casser le monopole de l'conomie de march, voire de rduire l'application de sa logique une portion congrue des activits humaines, ils sont beaucoup plus mfiants envers l'ide du monopole d'une autre logique prcisment parce que c'est un monopole.

D'autre part, l'explication de la crise cologique donne par Lwy, et qui est double d'une violente attaque contre la publicit (un chapitre entier lui est consacr) voquant celle de l'aile gauche des dcroissantistes (que Lwy salue en dplorant nanmoins ses illusions rpublicanistes), exonre la fois les individus, l'Occident et la technoscience d'avoir une part au moins de responsabilit dans le dsastre. Car si c'est le systme conomique qui est responsable, aid par la propagande publicitaire, alors l'individu ne l'est pas : il est une victime passive ; cela implique aussi qu'une fois le systme conomique chang, les mentalits changeront aussi. Notons au passage que l'intention de Lwy est louable : la culpabilisation des individus par l'appel la consommation responsable, typique de l'cologisme lectoral, est une manire de ne rien changer au systme, et mme d'assurer sa fuite en avant dans le capitalisme vert, vaste hypocrisie dnonce par tous les cologistes radicaux. Cependant, la question de la responsabilit morale individuelle est elle aussi centrale l'cologisme, aussi bien que la question de la domination de la culture occidentale, que Lwy ne remet pas clairement en cause.

Alors que les cologistes radicaux s'inspirent pour le meilleur et pour le pire - des cultures non occidentales (sans les copier), ou du pass, pour tenter de rformer la ntre, l'auteur reste enferm dans une logique profondment ancre dans la gauche classique o l'Occident donne le ton, c'est--dire o dans l'ailleurs on cherche et promeut le mme. L encore, aucune mauvaise foi de la part de Lwy qui voque raison le courageux et intgre Chico Mends dans un des chapitres, en faisant, toujours raison, une figure admirable de l'cosocialisme. Mais Lwy se rend-t-il bien compte que les luttes indignistes comprennent des aspects par exemples spirituels - qui sont absolument opposs la logique des besoins que le progressisme dfend encore et toujours progressisme dont, si l'on en croit ses attaques des cologistes asctiques et du relativisme, il ne s'est manifestement pas dbarrass. Car un autre des aspects de l'cologisme ( l'exception de l'anarcho-primitivisme), c'est l'ide qu'il n'existe pas une solution pour toutes les situations et toutes les cultures.

Au fond, on ressort du passionnant ouvrage de Lwy avec l'impression qu'il partage plus de valeurs qu'il ne le pense avec l'cologisme lectoraliste, et moins qu'il ne l'imagine avec les diffrentes formes d'cologisme radical. Sa voie n'en est que plus originale, mais mrite-t-elle l'appellation d'cologisme ? Et, en terme de projet, qu'apporte-t-elle de plus que l'cologie sociale de Murray Bookchin, qui dfend la proprit des moyens de production dans un cadre anarchisant ?

Frédéric Dufoing
( Mis en ligne le 28/06/2011 )
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