L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Science Politique  

La raison politique, Alain et la démocratie
de Thierry Leterre
PUF - philosophie d’aujourd’hui 2000 /  26.83 €- 175.74  ffr. / 281 pages
ISBN : 2-13-050575-9
FORMAT : 14x22 cm

L'auteur du compte-rendu: Sébastien Laurent, agrégé et docteur en histoire, est maître de conférences à l’Université Bordeaux III et à l’IEP de Paris. Chargé d’études au Service historique de l’armée de terre, il consacre ses recherches depuis plusieurs années aux services de renseignements militaires et policiers aux XIXe et XXe siècles. Il est le fondateur de la section "Histoire & sciences sociales" de Parutions.com.

Thierry Leterre est collaborateur à Parutions.com


Alain et la démocratie

Alain (1868-1951) est une figure un peu particulière de la philosophie française du XXe siècle. Abondamment lu et enseigné dans les classes de terminale, il a fait l’objet – jusqu’à aujourd’hui – d’un réel dédain de la part des universitaires. C’est ce constat qui a amené Thierry Leterre, à se saisir du paradoxe et à consacrer à Alain sa thèse de doctorat de philosophie, soutenue en Sorbonne, dont ce livre est tiré. Signalons d’emblée l’un des grands mérites de l’auteur : ouvrage de philosophie, La Raison politique ne repose pas seulement sur une analyse statique de la pensée d’Alain mais fait très largement place à une analyse de l’histoire des concepts chez le philosophe.

En effet, la notion de “ raison politique ” chez Alain, qui est au coeur de l’ouvrage, n’est pas présentée de façon figée. Bien au contraire, Thierry Leterre a été particulièrement attentif à montrer avec beaucoup de soin que la notion a connu une longue genèse, sur la base d’une première définition en 1901 dans la Revue de métaphysique et de morale, dans un article intitulé “Le culte de la raison comme fondement de la République”. Par la suite, la “raison politique” ne cessa de s’affiner, l’auteur montrant ainsi que la philosophie était pour Alain une matière vivante. Le concept de raison avait chez Alain deux aspects nettement différents : d’une part, une dimension métaphysique, à laquelle l’auteur ne s’est pas directement intéressée – sans pour autant l’ignorer – et, d’autre part, une dimension politique, placée au centre du livre. L’un des aspects les plus novateurs de l’ouvrage est certainement de montrer que la pensée politique d’Alain était en lien étroit avec son temps, en particulier avec la vie politique. Ce sont dans les nombreuses chroniques d’Alain – les fameux “propos” publiés dans des quotidiens de province, dont nombre d’entre eux étaient jusqu’alors inconnus – que s’élabore de jour en jour, en réaction aux événements, une pensée de la démocratie et de la République, fondée sur la “raison politique”. Cette philosophie pratique, telle qu’Alain l’élaborait et la diffusait, l’amena à rompre intellectuellement avec son maître Jules Lagneau. Alain, malgré la modernisation qu’il fit subir au concept de raison, demeura pourtant un fils du XVIIIe siècle rationaliste : ainsi, Thierry Leterre indique que la puissance de l’attachement d’Alain au concept de raison l’amena à s’intéresser à la science classique de son temps mais à récuser les sciences nouvelles de la relativité.

La conception aliniene de la pensée philosophique renvoie à un modèle social extrêmement original à l’époque, analysé avec beaucoup de pertinence par l’auteur. Loin du penseur de cabinet, Alain a été un militant politique, engagé au parti radical, dans le mouvement des Universités populaires, puis dans la mouvance pacifiste et antifasciste. A la différence de ses amis de la Revue de métaphysique et de morale, Alain s’est tenu, dès la fin du siècle dernier, à l’écart de l’Université et s’est consacré exclusivement à une carrière accomplie dans l’enseignement secondaire. L’auteur parvient très nettement à sortir Alain de sa gangue radicale et à revaloriser sa dimension libérale. C’est probablement l’une des dimensions les plus originales de ce livre que de montrer l’existence sous la IIIe République d’une pensée républicaine et libérale de la démocratie chez un militant politique de gauche, d’un rationalisme appliqué à la politique moderne qui rejette dans les limbes l’image surannée d’Alain. Au-delà de cette icône de l’enseignement secondaire républicain, Thierry Leterre trace, dans un livre de philosophie et d’histoire très réussi, des voies passionnantes pour l’étude des républicains libéraux, bien oubliés aujourd’hui.

Sébastien Laurent
( Mis en ligne le 15/05/2000 )
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