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Histoire & Sciences socialeset Sociologie / Economie  

Traduire - Défense et illustration du multilinguisme
de François Ost
Fayard - Ouvertures 2009 /  23 €- 150.65  ffr. / 421 pages
ISBN : 978-2-213-64366-3
FORMAT : 15cm x 23,5cm

«Ce que parler veut dire»

lheure o la mondialisation semble promouvoir l'Anglais comme la langue incontournable, ncessaire aussi bien dans les changes commerciaux, les crits scientifiques et les comptes-rendus diplomatiques, le juriste et philosophe belge Franois Ost tente dans une tude fouille et trs rfrence de convaincre des bienfaits parfois nis ou oublis du multilinguisme. lencontre des ides reues selon lesquelles la multiplicit des langues reprsenterait un obstacle ou un frein la communication entre les hommes, il dmontre comment, bien au contraire, la diversit des idiomes conduit l'enrichissement culturel des uns et des autres, condition qu'on donne l'acte de traduire la valeur qu'il mrite : un processus d'criture et de cration part entire, trop souvent msestim.

Rien d'tonnant, selon lui, ce que les hommes aient perptuellement sembl chercher une langue unique qui leur permettrait de reconstituer le peuple unifi mythique des origines, dans un monde qui n'a cess de se rtrcir, au point d'tre couramment qualifi aujourd'hui de village plantaire : il suffit de remonter aux mythes fondateurs, et en particulier au rcit biblique de la tour de Babel pour s'en persuader. A l'origine, donc, selon la Gense, les hommes parlaient la mme langue, jusqu'au jour o pour les punir d'avoir tent de construire une tour qui atteindrait les cieux, Dieu brouilla les langues et fit s'crouler l'difice, condamnant l'humanit la dispersion et par consquent au multilinguisme : depuis lors, les hommes sont diviss et ne se comprennent plus, ou difficilement.

La recherche d'une langue unique et parfaite rapparat rgulirement : Ost recense toutes les tentatives depuis des sicles pour dfinir ce que serait la langue parfaite, la langue universelle, depuis la langue utopique imagine par Thomas More jusqu'aux tentatives demi couronnes de succs du Volapk de Schleger ou de l'Esperanto de Zamenhof, en passant par les curieux dbats opposant les thologiens au Moyen Age sur ce que devait tre la langue des Anges, sans oublier la Novlangue d'Orwell et mme le sol, la, fa, fa, do des Rencontres du troisime type de Spielberg ! chaque fois un mme constat : l'impossibilit de s'accorder sur une langue universelle, qui fixerait la totalit des relations smantiques possibles. Dessein par dfinition vou l'chec s'il est vrai, comme le rappelle Ost, que toute langue doit permettre de dvelopper la crativit et non de figer ternellement les sens. Et c'est prcisment la traduction, par ce qu'elle exige de rflexion, d'ouverture l'autre et de concessions, qui permet l'innovation et les possibilits sans cesse renouveles d'enrichissement culturel.

Aussi, il est ncessaire pour Ost de redonner aux traducteurs la place qu'ils mritent dans la littrature et de les dbarrasser de l'image d'crivains de seconde main qui leur colle la peau : d'abord parce que tout crit est la base une traduction, plus ou moins fidle, de la pense qui l'a construit et de l'inconscient qui l'a fait natre, parce que tout texte est ptri d'intertextualit ; ensuite parce que le travail d'un bon traducteur n'est jamais subordonn ou servile : au contraire, le traducteur prte main-forte l'auteur, il est selon le terme d'Ost, un r-crivain. Il n'y a qu' lire pour s'en convaincre les auteurs qui ont tenu se traduire eux-mmes, comme Julien Green, traduisant ses livres du Franais vers l'Anglais, et surpris en se relisant de dcouvrir une autre oeuvre, dont tout l'clairage tait transform.

Pour Ost, un bon traducteur ne doit donc pas se contenter d'tre fidle l'auteur, mais sa traduction doit parvenir se hisser la hauteur de l'original, en rvlant par exemple un sens qui couvait, ou en dveloppant une facette jusque-l minore de l'oeuvre. A partir de l, il n'existe plus de texte ou d'expression intraduisible : paradoxalement ce qui parat intraduisible devient la chance de la traduction, signe de ce que, dans le discours, quelque chose rsiste, et donc innove (p.177).

L'essai de Franois Ost est plus d'un titre passionnant, parce qu'au lieu de se borner faire l'hagiographie de la traduction, il parvient montrer, avec mthode, la multiplicit des possibles de la langue, des langues, et, pour reprendre Bourdieu, tout ce que parler veut dire. Ainsi, il dmontre que la mondialisation ne passe pas forcment par une uniformisation culturelle, mais au contraire quelle porte en son sein un immense potentiel de crativit, condition de respecter toutes les cultures et de s'en nourrir. Et point besoin de regarder bien loin selon Ost pour trouver un exemple concret de ce qu'il avance : il n'y a qu' s'inspirer de la Suisse, qui conjugue une forte identit nationale et un multilinguisme assum.

Au moment de refermer les pages de ce bel essai, on est tent de revenir au premier chapitre, o Ost nous racontait Babel, source du premier malentendu : c'est en tudiant les diverses traductions du mythe, lui-mme agglomrat de textes crits des poques diffrentes, qu'Ost nous dmontrait qu'il y avait eu erreur d'interprtation. La dispersion des hommes et des langues, la suite de l'effondrement de la tour, avait toujours t explique comme un chtiment divin ; l'analyse des diffrentes traductions permet d'y voir au contraire une bndiction, et de comprendre le mythe comme une ode l'altrit et au pluriel. CQFD.

Natacha Milkoff
( Mis en ligne le 13/07/2009 )
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