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Histoire & Sciences socialeset Sociologie / Economie  

Google Livres et le futur des bibliothèques numériques
de Alain Jacquesson
Cercle de La Librairie - Bibliothèques 2010 /  36 €- 235.8  ffr. / 223 pages
ISBN : 978-2-7654-0980-9

L'auteur du compte rendu : ancien lve de l'Ecole des chartes et de l'Ecole nationale suprieure des sciences de l'information et des bibliothques, Rmi Mathis est conservateur au dpartement des estampes de la BnF. Il a notamment publi Les Bibliographies nationales rtrospectives (2010) et codirig un numro des Papers on French Seventeenth Century Literature (2010).


Bibliothèque universelle à domicile ou privatisation de la connaissance ?

Jamais certainement dans l'histoire de l'humanit les changements technologiques, entranant leur suite une remise en cause complte des pratiques intellectuelles, n'ont t aussi rapides. Songeons que Google fut fond il y a seulement 12 ans et que la plupart d'entre nous ne l'avait pas utilis il y a une dcennie. Si le moteur de recherche a boulevers notre manire de pratiquer internet, et partant la structuration mme du rseau, le projet Google Livres possde certainement des rsonances plus profondes au sein de la culture occidentale. Le rve d'une bibliothque universelle, runissant en un endroit unique l'intgralit des connaissances scientifiques et y permettant l'accs, est rcurrent, des Grecs anciens nos modernes mdiathques.

Une bibliothque universelle librement accessible chacun depuis son bureau, c'est ce que promet Google Livres. On comprend que cela fasse rver. On comprend galement qu'un tel projet puisse faire peur. Car, de manire surprenante, ce ne sont pas les bibliothcaires travaillant depuis 2500 ans sur ces fonds qui sont en train de raliser ce formidable dfi mais de vulgaires informaticiens. Ce ne sont pas des philanthropes travaillant pour le bien de la communaut, mais une entreprise rcente et d'une puissance incroyable, dont on ignore la stratgie long terme et les volonts profondes.

Nous nous trouvons aujourd'hui encore au beau milieu du gu: Google Livres est dj un extraordinaire outil pour tous les chercheurs; et des bibliothques parmi les plus prestigieuses, les plus riches et les plus anciennes au monde ont rejoint le projet. Bien des questions se posent nanmoins, le modle juridique ne sera pas stable tant que plusieurs jugements n'auront pas t rendus, le modle conomique n'est pas entirement clarifi, des questions techniques se posent encore. Surtout, des concurrents tentent de s'imposer avant qu'il ne soit trop tard et que Google se trouve suffisamment puissant pour craser dans l'uf toute vellit d'opposition ou de monter un projet semblable.

On lit chaque semaine des vnements nouveaux venant remettre en cause ou conforter telle ou telle partie du projet. Aussi tait-il bon de dcider de s'arrter afin de prendre du recul et de contempler le travail effectu pendant les quelques annes du projet, de juger des enjeux, de souligner avantages et inconvnients, forces et faiblesses, appuis et oppositions. Bref, de proposer un arrt sur image afin d'aider le lecteur comprendre la suite des vnements et de faire la part de la propagande venant des deux camps et de l'information.

C'est en cela que cet ouvrage est utile, voire remarquable. Dans sa manire de faire, d'amener l'information petit petit, de dcortiquer la question, il se rapproche d'un manuel ce n'est pas pour rien que son auteur a dirig l'cole de bibliothcaires de Genve et enseigne encore aujourd'hui la Haute cole de gestion de la mme ville (en plus d'avoir t directeur de la bibliothque de Genve). Son sommaire est extrmement structur afin de permettre au lecteur de suivre le droulement du texte au plus prs sans se perdre, avec de trs nombreux renvois d'un chapitre un autre.

Le premier chapitre revient sur les fondamentaux, c'est dire d'abord sur une courte histoire de Google en 15 pages puis sur une histoire des moteurs de recherches en gnral (issu des techniques plus anciennes de la recherche documentaire et de la bibliographie d'antan) et de celui de Google en particulier, afin d'expliquer en quoi cette dernire constitue une russite exceptionnelle et d'o proviennent sa popularit et sa supriorit par rapport aux autres.

Il ne faut pas oublier que la recherche d'information dans des masses normes de donnes est le travail premier des bibliothcaires depuis des sicles et que les fondateurs de Google sont des universitaires, issus des universits du Michigan et de Stanford. Ces derniers voient donc trs rapidement l'intrt de faire travailler leur moteur sur des donnes numrises issues des grandes bibliothques universitaires des tats-Unis. C'est le sujet de la troisime partie de l'ouvrage, portant sur les annes 2002 2004, au cours desquelles, en sus des deux universits suscites, Harvard, Oxford et la New York Public Library sont sduites par le projet. En fait, il rpond directement un projet pr-existant de ces universits cela fait bien longtemps que l'on parle de numrisation en bibliothque mais qu'elles n'avaient pu mener bien faute de fonds ou de prestataire capable. C'est cette poque galement que sont mises au point les procdures de numrisation, qui doivent la fois respecter le cahier des charges des bibliothques, notamment en matire de conservation des ouvrages, et des conditions de rapidit et de cot drastiques. C'est enfin cette poque notamment la foire du livre de Francfort 2004 que l'entreprise prsente le volet diteurs de son projet : la volont est de les aider mettre leurs livres en valeur et d'aider leur vente en en indexant le contenu plein texte.

Ces diverses approches et projets trouvent leur aboutissement la date du 14 dcembre 2004. C'est alors en effet qu'est faite l'annonce de la collaboration avec les bibliothques et le lancement de ce qui est appel tre la plus grande bibliothque numrique du monde, voire tant donn la puissance de Google la seule vritable bibliothque numrique encyclopdique. Aussitt, espoirs et craintes se dchanent.

L'ouvrage se spare en ralit en deux parties distinctes. Si les cinq premiers chapitres abordent la question dans une approche historique, les sept derniers visent analyser les ralisations et sont par l plus problmatiss.

On ne saurait numriser des millions de livres sans avoir pens des procdures adaptes la fois la conservation des livres et la dimension exceptionnelle du projet. La qualit de la numrisation de Google est souvent critique: elle n'atteint pas celle directement pilote par les bibliothques. Aussi est-il intressant de connatre les dessous techniques de la digitisation made in Google, et surtout de leur conservation prenne. Une fois les images obtenues, la procdure n'en est pas son terme car il est primordial de disposer de fichiers en plein texte afin de pouvoir y effectuer des recherches d'occurrences et de permettre le copier-coller. cet gard, Google rencontre les mmes difficults que toute institution: les OCR sont encore de bien pitre qualit sur les typographies anciennes. Si la BnF tente une exprience de correction collaborative, Google tente lui d'amliorer ses outils, avec encore peu de rsultats.

Le 7me chapitres revient, lui, sur l'interface accessible au public et la pratique quotidienne que des millions de chercheurs et citoyens font chaque jour de Google Livres. Nous en savons gr l'auteur car cet aspect des choses pourtant le plus prosaque qui soit ; en tout cas le plus important est souvent oubli dans les approches purement morales ou stratgiques de journalistes qui n'ont visiblement jamais utilis ce qui est avant tout un outil.

Comme tout projet vivant, Google Livres se dveloppe et le fait mme d'exister vient modifier son existence. De nouveaux partenaires signent avec l'entreprise : on parle particulirement en France de la Bibliothque municipale de Lyon mais, c'est galement le cas d'un tat tout entier l'Italie pour ses deux bibliothques nationales. Le retournement le plus spectaculaire est la BnF, qui avoue l't 2009 discuter avec Google : l're Jeanneney est belle et bien enterre. Cela ne signifie nanmoins pas que Google a les mains libres : les controverses demeurent et opposent l'entreprise des groupes d'une grande diversit, dans de nombreux pays. Question de l'opt-in remis en cause dans plusieurs pays, la tentative de Rglement et de main basse sur les uvres orphelines, procs en France et en Belgique, prise de position de nombreuses personnalits dont la ministre de la Justice en Allemagne, etc.

Aussi l'auteur s'interroge-t-il sur l'avenir des bibliothques numriques en mettant en perspective la ralit du travail effectu par Google, les possibilits offertes par les technologies actuelles, ainsi que les projets viables susceptibles de concurrencer (avec un bonheur dterminer) Google Livres; ainsi que les faiblesses de ce dernier projet notamment la question des mtadonnes.

L'ouvrage propose une bibliographie assez limite mais a la bonne ide de renvoyer vers des bibliographies disponibles en ligne les lecteurs qui voudraient approfondir tel ou tel point. La faiblesse la plus grande repose sans doute sur l'utilisation des sources. Le nombre de notes de bas de page est hlas assez faible, ce qui ne permet pas toujours au lecteur de savoir d'o viennent les renseignements donns. Or, Google sans doute plus qu'une autre multinationale a toujours tent de rcrire sa propre histoire et il faut se mfier de la manire dont l'entreprise prsente la naissance de ses projets (voir par exemple la relation des premiers contacts avec l'universit du Michigan, p.38).

Au final, le livre est on ne peut plus utile. Alors que la tte nous tourne quand mdias, blogs et communiqus de presse apportent chaque jour leur lot d'information chaud, nous avons l'occasion avec cette lecture de faire une pause et d'affermir les bases grce un regard doublement dcal. Dcal dans le temps puisqu'il s'agit d'une analyse froid et (lgrement) dcal dans l'espace (pour les Franais franco-centrs que nous sommes trop souvent) : l'auteur a t directeur des bibliothques de l'universit de Genve puis de la bibliothque de la mme ville. Il n'est pas sans intrt pour un Franais de lire ce point de vue dcal, qui permet de se sortir de l'apprhension trop locale de ces questions essentiellement transnationales. Jacquesson s'appuie ainsi sur les transformations que la prsence de Google a engendres en Suisse ou en Allemagne et nuance l'importance des actions judiciaires franaises.

Rdig la manire d'un manuel, on y retrouve trs facilement l'information recherche et on le lit en quelques heures en tant sr de retenir l'essentiel. Bien que la maison d'dition qui l'a publi vise en premier lieu un public de professionnels du livre, il gagnera tre lu par le public le plus large, qui y prendra plaisir et y trouvera les clefs ncessaires la comprhension de l'actualit. Le contenu de l'ouvrage, visant toujours remettre en contexte les informations offertes, ainsi que son plan extrmement clair vont d'ailleurs dans ce sens. Parfois trop structur, peut-tre, puisque le grand 4 fait deux pages et demi si l'on en retire ce qui concerne Amazon et non Google... Ou que le grand 5 fait 4 pages sur l'unique journe du 14 dcembre 2004: lui consacrera-t-on un jour un des volumes de la clbre collection des Journes qui ont fait la France [ou le monde] ?

Mais, dans tous les cas, il constitue un ncessaire contre-point aux ouvrages plus engags, signs de certains des acteurs de la grande numrisation, tels que l'ouvrage de J.-N. Jeanneney (qui persiste et signe dans une troisime dition rcente) ou la justification de B. Racine (Google et le nouveau monde): ce livre prend un recul salutaire afin de s'extraire du flux des informations diverses voire de la dsinformation distille par les diffrents acteurs. Le regret est hlas celui que nous aurons devant tout livre imprim portant sur un sujet d'actualit: appel tre trs rapidement obsolte, sera-t-il mis jour? S'il l'est, les acqureurs de la premire dition n'en bnficieront assurment pas... Esprons donc que cette publication se poursuive sur Internet afin de continuer rendre le service que cet bel ouvrage rend assurment en cet instant prcis.

Car n'oublions pas que, bien que les politiques aiment commenter ces enjeux et font croire qu'ils sont pris bras le corps, c'est bien loin d'tre le cas. Le budget de numrisation de la BnF largement le plus important en France est de 7 millions d'euros, c'est dire peine le cot de construction d'une annexe de bibliothque municipale. C'est dire si le grand emprunt sera le bienvenu, si tant est qu'il puisse apporter une relle solution ce problme. C'est dire galement que, si Google est un problme, ce n'est actuellement certainement pas de France que viendra la solution si une vritable action n'est pas immdiatement engage.

Rémi Mathis
( Mis en ligne le 31/08/2010 )
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