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Histoire & Sciences socialeset Sociologie / Economie  

Le Complexe d'Orphée - La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès
de Jean-Claude Michéa
Flammarion - Climats 2011 /  20 €- 131  ffr. / 357 pages
ISBN : 978-2-08-126047-4
FORMAT : 13,5cm x 21,1cm

La Gauche confuso-onirique

Jean-Claude Micha (n en 1950) est un penseur piquant, offensif, voire drle, qui ne laisse jamais son lecteur en paix (et un bonheur de lecture avec ses phrases finement ciseles). De nos jours, il est rare de trouver un intellectuel qui na pas revtu les habits du politiquement et du culturellement correct avec ces tendards attendus : combats citoyens contre toutes les discriminations, Plus jamais a, Touche pas mon pote ou, pire, artiste certifi caritatif en lutte contre la mucoviscidose. Agrg de philosophie, auteur de Orwell, anarchiste tory (1995), L'Enseignement de l'ignorance (1999), Impasse Adam Smith (2002), L'Empire du moindre mal (2007), La Double pense (2008), il est connu pour ses prises de positions engages contre une gauche qui aurait perdu tout esprit de lutte anti-capitaliste pour laisser place la religion du progrs, s'loignant ainsi des gens de peu. Il tente de saisir les changements structurels du libralisme qui tentent de transformer l'homme en monade conomique, narcissique et autogre.

Jean-Claude Micha sinscrit donc dans la ligne des Dany-Robert Dufour (Le Divin march), Philippe Muray (Exorcismes spirituels), Michel Clouscard (Le Capitalisme de la sduction). On peut citer galement le cinaste Pier Paolo Pasolini (Ecrits corsaires) comme digne prdcesseur. Le lecteur qui dcouvre cet auteur ne sera pas au bout de ses surprises et en ressortira grandi.

Sous-titr La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrs, le livre sattaque avec virulence et dignit cette religion du progrs si prise par la gauche bien pensante. Lauteur montre quhistoriquement l'entreprise librale sest confondue avec le progressisme de gauche lpoque de laffaire Dreyfus (dont il rappelle quavant de se rallier cet homme clbre, une partie de la gauche considrait que le Juif tait larchtype du capitaliste dracin).

Micha, rellement de gauche, explique fort bien que la gauche librale (allant du PS Olivier Besancenot) a prfr pouser les causes humanitaires plutt que de combattre le capitalisme. Elle na cess de se mettre au got du jour en revtant tous les combats dmagogiques et toutes les transgressions psychologiques (en prenant de front le rle des avant-gardes artistiques). Pour cette dernire [la gauche moderne], en effet, cest forcment une seule et mme chose que de refuser le sombre hritage du pass (qui ne saurait appeler, par principe, que des attitudes de repentance), de combattre tous les symptmes de la fivre identitaire) et de clbrer linfini la transgression de toutes les limites morales et culturelles lgues par les gnrations antrieures (le rgne accompli de luniversel libral-paulinien devant concider, par dfinition, avec celui de lindiffrenciation et de lillimitation absolues) (pp.28-29).

Le philosophe touche juste en n'opposant pas le libralisme politique et culturel (l'avance des droits et la libralisation permanente des murs) et le libralisme conomique (les dveloppements mancipateurs du premier tant dpendants des nuisances du second). Pour lui, le libralisme est structurellement et mtaphysiquement une ''idologie progressiste'', comme l'avait dj vu Marx, car il a besoin, pour ses avances, de dtruire tout ce qui le prcdait, donc ce qui est fig, enracin dans une quelconque tradition. Attendons-nous travailler le dimanche car le dimanche est un jour religieux! Une seule publicit le confirmerait. Il suffit de constater que Dominique Strauss-Kahn sigea au FMI ou que Pascal Lamy est lOMC, souligne souvent lauteur.

Le militant de la gauche librale peut se croire un anarchiste ou un libertaire, du moins en lutte contre le systme, tout en tant branch en permanence Internet, avoir une page Facebook, tlcharger indment films et musiques, participer la Gay-pride et se dandiner une Rave-party, tre forcment cool et souriant, en lutte contre toute entreprise ringarde, adepte de la trottinette, du commerce quitable et des pistes cyclables, se dclarer antiraciste ds la naissance, militer pour lgalit des droits (et ainsi copier le bourgeois pour ensuite accder sa place tant convoite), bref le parfait portrait robot du consommateur postmoderne. Le citoyen actuel comme le formate le nolibralisme, comme lavait compris, rptons-le, le cinaste Pier Paolo Pasolini il y a prs de 40 ans.

Le dernier essai de Jean-Claude Micha pourrait sintituler ''Quand la gauche librale a rompu avec le socialisme ou comment tre un libral de droite sans jamais avoir os le dire tout en se cachant de ltre''! Le chapitre ''Eloge du rtroviseur'' dmontre bien loptique de Micha : lhomme en gnral ne peut vivre sans pass et sans rfrences (culturelles, familiales et socitales) celui-ci, cest--dire un monde vivant et concret, alors que lhomme libral, de gauche comme de droite, est oblig dans cette fuite perptuelle en avant, sous peine de se contredire radicalement, de rompre avec toutes attaches au pass sous peine de se penser comme archaque ou passiste. Faon habile daccepter dtre de son temps tout en acquiesant aux pires rgressions effectives.

Le libral de gauche ne parvient mme pas concevoir quen idalisant le prsent et le progrs, il fait du prsentisme. Logiquement, il sera contraint, dans quelques annes, de condamner ce quil idalisait hier, situ dornavant dans le pass, car le progrs tant inluctable, il sera oblig de se soumettre aux dernires ides la mode. En somme, il a tort mais il ne le sait pas encore!

Cette rfrence au pass sinscrit non pas dans un quelconque ''nostalgisme'' mais dans lide que le pass pouvait tre meilleur et plus vivable, du moins que lon peut en tirer des leons et que tout ny tait pas mauvais. Le libral de gauche, avec sa mtaphysique du progrs, adjoint la science et la technique, ne peut seulement pas le concevoir. Tel est le complexe dOrphe qui, comme lindique le clbre mythe, ne peut pas se retourner sous peine de perdre Eurydice. Ici, Micha ose le parallle avec le militant progressiste qui a peur du pass et ne peut se retourner sous peine dtre marqu au rouge carlate de l'estampille ractionnaire.

La force dun tel systme, note lcrivain, est aussi de revtir les habits insouponnables des droits de lHomme et de pouvoir bon droit, car nanti du mythe de la transparence et dun paravent moralisateur, exclure, faire des procs, tablir des listes noires, crer des lynchages mdiatiques, des chasses lhomme publiques, faire des dlations sous couvert de lanonymat comme auparavant, en somme refuser la libert aux ennemis de la libert. Micha cite l'affaire Zemmour. Sans prendre position, lauteur relve un paradoxe dans les arguments perptuels des antiracistes: 1) Si les noirs et les arabes sont pauvres et surexploits et que 2) Si les flaux sociaux sont dus aux discriminations, au chmage et la pauvret, on peut en dduire que 3) Il devient normal que ces mmes noirs et arabes commettent plus de dlits et se retrouvent plus en prison. Argument logique imparable.

Cest aussi le fait quen pousant ces fameux droits de lHomme et toutes les transgressions qui sensuivent, la gauche librale camoufle les destructions du capitalisme et les mutations anthropologiques quil tente deffectuer pour rpandre le village globale et sa culture ''mainstream''. Il lui faut donc des boucs missaires qui voquent les ennemis historiques dantan (le ractionnaire, le fasciste, le religieux, le raciste, etc.) mais nullement adapts au monde actuel qui, comme par hasard, a tabli la HALDE, preuve que nous ne sommes plus lpoque de Zola. Micha la qualifie dofficine maccarthyste.

Faisant rfrence aux origines du socialisme, celles dePierre Leroux plus exactement, Micha, dans un style impeccable, revient la source du libralisme. On le sait, celui-ci se base sur lgosme de tout un chacun, qui a dvelopp de nos jours tous ses tenants et aboutissants. videmment, si lon conoit une telle mtaphysique, on saisit quelle ne contredit en rien lunivers du rebelle gauchisteou du progressiste bon teint : processus sans frontires et sans limite, haine de toute autorit, libralisation permanente des murs, exhibition de la vie intime et prive, indiffrenciation entre priv et public, relativisme culturel, etc.

Ce relativisme culturel est affili, mtaphysiquement parlant, la religion de limmanence (autrement dit le ressenti goste) o lindividu croit navement rvoquer toutes les autorits et dominations (Dieu, pre, professeur, etc.) sauf videmment lui-mme et de sauto-fonder ainsi en une sorte de nouveau Dieu. Il se croit autonome mais est assist en permanence, rclamant des droits tout bout de champ, libr de tout sauf du mensonge quil se fait lui-mme. Atomis, il devient alors la cible privilgie du March, prt tre personnalisable selon le bon vouloir des hommes de lombre du marketing qui ont compris comment marchait la chimie des motions faciles et de lgosme comme tat desprit. Il devient vident que cet homme libral pouse aveuglement la Religion du progrs qui a succd la religion monothiste quil ne cesse pourtant de combattre en pensant tre sorti de tout dogmatisme. Croyant avoir combattu la religion, il en a pous une autre qui na tout simplement pas les attributs de la prcdente. Le parti du mouvement et de la transgression permanente ne pourrait survivre (sinon dans un hall daroport) ce bougisme permanent.

Lauteur revient aussi longuement sur la ''common decency'' chre George Orwell et qui est en tout point oppose lunivers libral du progressiste. Cette ''common decency'' base sur la logique du don (donner, recevoir, rendre) oblige respecter autrui et ne pas le traiter dune faon goste, avoir un souci de son environnement concret, proche comme lointain, en plus dtablir une morale de leffort (sur soi).

Lessai de Jean-Claude Micha est donc lire pour comprendre notre poque et cette mutation anthropologique que nous connaissons, au risque sinon davancer dans le brouillard et constater au final que la libert a t confisque par une police de la pense qui, sous prtexte de droits de lHomme et de la sant, a interdit tout ce qui pouvait la dranger. Le roman de Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes, prfigure au fond la destine du militant progressiste qui, force daller de lavant et de ne pas regarder en arrire, emprunte le plus sr chemin pour tablir un monde mort et dsert de toute humanit.

Jean-Laurent Glémin
( Mis en ligne le 08/11/2011 )
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