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Histoire & Sciences socialeset Sociologie / Economie  

Propaganda - Comment manipuler l'opinion en démocratie
de Edward Bernays
La Découverte - Zones 2007 /  12 €- 78.6  ffr. / 141 pages
ISBN : 978-2-355-22001-2
FORMAT : 14,0cm x 20,5cm

Traduction de Oristelle Bonis.

L'auteur du compte rendu : Scnariste, cinaste, Yannick Rolandeau est lauteur de Le Cinma de Woody Allen (Alas) et collabore la revue littraire L'Atelier du roman (Flammarion-Boral) o crivent, entre autres, des personnalits comme Milan Kundera, Benot Duteurtre et Arrabal.


La fabrique du consentement

Edward Bernays, n Vienne en 1891, est mort plus que centenaire Cambridge, dans le Massachusetts, en mars 1995. Son nom est inconnu du grand public. Pourtant ! Il est - doublement - le neveu de Sigmund Freud : son pre est le frre de la femme du fondateur de la psychanalyse tandis que la mre dEdward Bernays, Anna Freud, est sa sur. Belle ligne qu'Edward Bernays utilisera pour promouvoir ses services, mais ce qui le lie son oncle va au-del de cette relation familiale : l'uvre de Freud comptera dans celle d'Edward Bernays, tout entire consacre aux... Relations publiques. Edward Bernays a exerc, sur les tats-Unis d'abord, puis sur les dmocraties librales, une influence considrable. "En fait, (...) il est difficile de compltement saisir les transformations sociales, politiques et conomiques du dernier sicle si l'on ignore tout de Edward Bernays et de ce qu'il a accompli", crit dans sa prface Normand Baillargeon. Pour Noam Chomsky, Propaganda est LE manuel classique de l'industrie des relations publiques .

"La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organises des masses joue un rle important dans une socit dmocratique. Ceux qui manipulent ce mcanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige vritablement le pays. (...) Ce sont eux qui tirent les ficelles : ils contrlent l'opinion publique, exploitent les vieilles forces sociales existantes, inventent d'autres faons de relier le monde et de le guider (pp.31-32) Prcisons que le mot propagande n'est pas seulement pris dans son sens dogmatique rvolutionnaire habituel mais dans celui plus gnral de la propagation. Cependant, on peut dire que cela revient quasiment au mme et Edward Bernays en convient : "Ce qu'il faut retenir, c'est d'abord que la propagande est universelle et permanente ; ensuite, qu'au bout du compte elle revient enrgimenter l'opinion publique, exactement comme une arme enrgimente les corps de ses soldats" (p.43).

Le ton est donn. On comprend bien pourquoi la propagande se met en place d'une faon industrielle et mthodique. En ce nouveau sicle, le XXe sicle, juste aprs la Premire Guerre mondiale et suite de nouvelles inventions techniques (industrie, journaux, radio, cinma...), il s'agit d'organiser les opinions, de modifier les images mentales que nous avons du monde l're des masses : ces dernires vont pouvoir donc tre subtilement orientes dans un sens ou un autre. Les armes du propagandiste nous dit Edwards Bernays sont le grgarisme, la soumission l'autorit, l'mulation. Tout ou presque de ce qu'avait pressenti Tocqueville...

En bon technicien de la manipulation, Edward Bernays a vu le vent tourner et a compris que les dcouvertes de Freud concernant le complexe d'Oedipe, les rves, la libido, etc., taient une manne. Surtout, notre homme saisit que l'on ne peut plus contraindre le grand public. Il faut le subvertir agrablement de l'intrieur pour qu'il consente ( acheter, cela va de soi). Les dirigeants ont trouv la propagande rve pour y parvenir : les Relations publiques. "La propagande a par consquent un bel avenir devant elle", affirme-t-il.

Un conseiller en relations publiques qui s'est donc pench sur le social. Il tudie les groupes, les tendances, les mouvements, etc. Groupes sociaux, conomiques ou gographiques, classes d'ge, formations politiques ou religieuses, ensembles linguistiques ou culturels, tout est bon pour comprendre et subvertir de l'intrieur les groupes que l'on veut cibler. Un conseiller en relations publiques est donc quelqu'un qui, en s'appuyant sur les moyens de communication modernes et sur les formations collectives constitues au sein de la socit, se charge de porter une ide la conscience du grand public. Il ne se borne pas l, loin s'en faut. Il s'intresse aux faons d'agir, aux doctrines, aux systmes, aux opinions et aux manires de leur assurer le soutien populaire. Il se passionne pour des choses aussi concrtes que les produits bruts et manufacturs. Il sait ce qui se passe dans les services publics, dans les grandes corporations et dans des associations reprsentatives de pans entiers de l'industrie" (p.54).

Un conseiller en relations publiques doit s'intresser au public vis ou potentiel. On sourit videmment quand Bernays crit que la sincrit doit tre une rgle d'or et qu'il ne faut pas abuser le public. C'est pourtant ce qu'il prne : partir du moment o l'on peut influencer des dirigeants qu'ils en aient conscience ou non et qu'ils acceptent ou non de cooprer , automatiquement on influence aussi le groupe qu'ils tiennent sous leur emprise. Les effets de la psychologie collective ne s'observent toutefois pas uniquement sur ceux qui participent ensemble une runion publique ou une meute. L'homme tant de nature grgaire, il se sent li au troupeau, y compris lorsqu'il est seul chez lui, rideaux ferms. Son esprit conserve les images qu'y ont imprimes les influences sociales (pp.61-62)

Au fil des chapitres, mme si son style est un peu mou, Edward Bernays passe ainsi en revue tout ce que les Relations publiques permettent. Bien sr, il faut vendre les relations publiques tout d'abord aux entreprises. Car ensuite, on peut influencer et installer ce mode de communication l'autorit publique. Un politicien devrait mme, selon Edward Bernays, s'il n'a pas l'toffe d'un directeur gnral des ventes (!), prendre un conseiller en relations publiques, un homme vers dans la diffusion de masse des ides. Pourquoi ? On peut amener une collectivit accepter un bon gouvernement comme on la persuade d'accepter n'importe quel produit. C'est tellement vrai que je me demande souvent si les dirigeants politiques de demain, qui auront la responsabilit de perptuer le prestige et l'efficacit de leurs partis, ne vont pas entreprendre de former des politiciens qui seraient aussi des propagandistes" (p.95).

Cette communication peut tre videmment tendue aux activits fminines, au service de l'ducation, aux oeuvres sociales, l'art et la science qui permettront d'emballer esthtiquement la chose... (ce qui en dit long sur certaines tendances actuelles !) Il est vrai qu'avoir recours aux arts graphiques et aux arts appliqus aide grandement vendre des produits laids d'usage courant, d'autant que l'intense concurrence va aider faire mousser tout cela. Edward Bernays a bien compris qu'il fallait jouer sur le gai, les couleurs, le lger, le souriant, le charme et bien sr la libido ! Surtout, il a compris que les relations publiques, cordon ombilical du libralisme, n'avaient rien de ractionnaire ou de rtrograde : "La propagande facilite la commercialisation des nouvelles inventions. Elle prpare l'opinion accueillir les nouvelles ides et inventions scientifiques en s'en faisant inlassablement l'interprte. Elle habitue le grand public au changement et au progrs" (p.134). On peut ainsi raisonnablement penser que la libration sexuelle a eu lieu parce quon pouvait lexploiter et quelle tait rentable, et non parce que lhomme voulait simplement se librer de ses chanes.

Tous les moyens sont bons pour Bernays. Y compris le cinma : "Dans notre monde contemporain, le cinma est son insu la courroie de transmission la plus efficace de la propagande. Il n'a pas son pareil pour propager ides et opinions. (...) Le cinma a le pouvoir d'uniformiser les penses et les habitudes de vie de toute la nation. Les films tant conus pour rpondre aux demandes du march, ils refltent, soulignent, voire exagrent les grandes tendances populaires, au lieu de stimuler l'apparition de nouvelles manires de voir et de penser. Le cinma ne sert que les ides et les faits la mode (p.139).

Edward Bernays a compris "son" poque dans le sens o l'tre humain est modlisable foison et que son cerveau est le pont aux nes des ides reues ou la mode, surtout quand elles sont joliment empaquetes. Et mme si le grand public arrive dcoder les procds publicitaires, Edward Bernays a compris une chose laquelle l'homme ne peut pas rsister, ce que Pascal avait vu bien avant lui : le divertissement. "Aussi subtil ou cynique qu'il devienne l'gard des procds publicitaires, il aura toujours besoin de se nourrir et envie de se distraire, il continuera rver de beaut, rpondre l'autorit (p.141). Et mme si le grand public s'en lasse, voil ce que rpond Bernays : "S'il se lasse des vieilles mthodes appliques pour le persuader d'adopter une ide ou un produit, les leaders s'adresseront lui de faon plus intelligente." Il faut donc avoir lil et le bon ! Notre consentement un prix d'or.

Alors, demanderont certains esprits chagrins, et la dmocratie dans tout cela ?...

Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 04/03/2008 )
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