L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Historiographie  

Penser avec, penser contre - Itinéraire d'un historien
de Gérard Noiriel
Belin - Socio-Histoires 2003 /  23 €- 150.65  ffr. / 311 pages
ISBN : 2-7011-3347-5

Compte rendu par Dominique Margairaz. Aprs un DEA d'Histoire Sciences-Po et un DEA de Sciences politiques, il est actuellement doctorant l'IEP de Paris o il travaille sur les rapports entre les historiens et le nationalisme la Belle Epoque.

Pour une véritable communauté d'historiens

Grard Noiriel poursuit le dbat sur le statut de l'histoire et sur la manire dont les historiens professionnels doivent s'organiser et faire fructifier leurs recherches sans se dpartir des obligations civiques et sociales inhrentes cette pratique savante.
Auteur controvers d'un ouvrage intitul Sur la "crise" de l'histoire (Belin, 1996), dans lequel il dvoilait les grandes controverses qui fragmentent la communaut scientifique des historiens, son ouvrage avait suscit un certain rejet parmi les caciques les mieux tablis, prompts dfendre une certaine conception traditionnelle, tandis que lui-mme pouvait servir de rfrent aux "jeunes turcs" plus disposs critiquer le fonctionnement du monde universitaire actuel.

Noiriel prsente ici avec sincrit les auteurs et les penseurs qui ont le plus marqu son parcours individuel et qui ont faonn ses interrogations, proposant des pistes, des concepts ou des questionnements qui sustentent la recherche intellectuelle telle qu'il se la reprsente. On rencontre tour tour Michel Foucault, Franois Simiand, Marc Bloch, Max Weber, Fernand Braudel, Pierre Bourdieu, Norbert Elias, Virginia Woolf, Richard Rorty, qui, les uns aprs les autres, apportent des instruments de pense l'historien en qute de connaissances "utiles".

Lauteur sattache ne pas refuser les dbats et questions philosophiques qui sont lies au mtier d'historien, notamment au statut de l'histoire comme science. Il semble vouloir amliorer la communication entre les professionnels de l'histoire, appelant une mancipation notamment par rapport aux philosophes ou aux sociologues mais galement par rapport aux hommes politiques, aux journalistes et aux mdias en particulier.

Il est vrai que depuis trente ans le rapport des "savants" la sphre publique et le dveloppement des mdias ont t profondment bouleverss. L'accs ces nouveaux espaces publics offre des perspectives de diffusion des rsultats en tant qu'expert, de reconnaissance sociale et aussi de pouvoir politique ft-il limit.

Noiriel semble vouloir crer une vritable communaut d'historiens, solidaires, regroups autour des grands principes de la pratique "scientifique" la fois autonomes vis vis du tumulte politique et "sens commun". Il reprend par exemple, les conclusions de Marc Bloch sur la pratique de l'histoire insistant sur le rejet du jugement, la probit "scientifique" et le respect des rgles mthodologiques, la mise au pas du positivisme ou encore la ncessaire communication de l'histoire aux concitoyens.

Il exhorte ses collgues s'ouvrir aux autres pans de la recherche et prne une thique de l'interdisciplinarit. Celle-ci n'est possible que par l'laboration d'un langage commun et par le travail de certains auteurs considrs comme des "passeurs" capables de traduire des concepts, outils ou ides dans le langage d'un autre domaine scientifique. Noiriel rappelle que des philosophes comme Rorty, des crivains comme Virginia Woolf ou des sociologues comme Norbert Elias ont pu lui suggrer des instruments rutilisables dans son labeur empirique. Il cherche notamment claircir les incomprhensions entre philosophes et historiens, qui durent depuis le dbut du sicle et qui se sont renouveles avec la collaboration finalement phmre de Michel Foucault avec les historiens dans les annes 70.

Le promoteur de la "socio-histoire" incite ses collgues regarder en face les enjeux de pouvoir qui configurent l'organisation de la "communaut". Les historiens, comme toute autre catgorie professionnelle, jettent un voile pudique sur leurs propres relations politiques et sur ce qui dtermine les postes, fonctions, gratifications, promotions diverses, ou encore leurs rputations. Dans son article sur Fernand Braudel, il insiste sur la manire dont le "pape" de l'histoire de l'aprs-guerre en France a confort sa position hgmonique au sein de sa corporation et comment il a labor le concept "imprialiste" de "longue dure" au moment de la grande vogue du structuralisme.

Lauteur rend galement hommage Bourdieu et notamment sa thorie sociale apte divulguer le pouvoir symbolique exerc par les classes dirigeantes que ce soit par le truchement de la culture ou de l'ducation. Pourtant, il critique les limites de cette sociologie de combat en affirmant qu'elle ne parvient pas l'empathie avec les domins et qu'elle caricature leurs actes quotidiens jusqu' les mpriser.

Noiriel se singularise par une posture originale : il insre sa propre personne et sa propre histoire personnelle, sans fard, dans le processus d'criture de l'histoire et rompt par la mme occasion avec les rmanences corporatistes d'un no-scientisme dsuet et hypocrite. Dans sa postface, qui est un essai autobiographique, il nous livre les vicissitudes d'un jeune homme d'origine populaire et ouvrire, qui rencontre le monde des historiens la suite d'un parcours scolaire chaotique et sem d'embches alors qu'il tait programm pour venir grossir les rangs des travailleurs en usine.
Aprs une vie familiale tumultueuse et angoissante, pesant sur le comportement de l'adolescent l'cole, le jeune Noiriel entre l'cole Normale pour instituteur des Vosges o finalement il n'obtiendra pas le certificat de fin d'tude, suite une provocation de jeune rvolt que les tenants de l'institution ne lui pardonneront pas. Paralllement, il russit valider sa premire anne de Deug d'Histoire grce au tl-enseignement puis parvient poursuivre son cursus la Facult de Lettres de Nancy. Sa socialisation et sa maturation politique se ralisent sur le campus de Nancy avec l'adhsion l'UEC (Union des Etudiants Communistes). Il se familiarise alors avec le marxisme et se met lire de la philosophie politique.

Il finit par rintgrer l'Education Nationale par la grande porte en obtenant l'agrgation d'histoire avant denseigner dix ans en lyce et collge. Noiriel rappelle qu'il a d batailler pour rester en contact avec la recherche scientifique. Finalement, aprs un sjour de deux ans au Congo comme cooprant, il est envoy Longwy o il fut rapidement intgr la communaut locale ouvrire peu avant les grandes grves de 1979-80. Il dmissionne du PCF la suite de ces vnements et soutient sa thse sur les sidrurgistes de Longwy en 1982 avec Madeleine Rebrioux. Il atterrit alors l'Ecole Normale Suprieure afin d'animer un DEA exprimental de sciences sociales en partenariat avec l'Ecole des Hautes en Sciences Sociales (EHESS).

Il ressort de ce tmoignage une vive critique des institutions scolaires et universitaires rpublicaines qui, depuis les annes 1968-1970, se sont progressivement fermes sur elles-mmes et ont abandonn certains mythes rpublicains datant de la IIIeme Rpublique ou de l'aprs-guerre (1945) : l'galit des chances, la culture de masse, la mobilit sociale. Dsormais, l'individu doit se constituer contre les forces politiques et institutionnelles qui dfendent un systme cloisonn et une certaine lite issue de la dmocratie librale. Ces rvlations doivent servir dculpabiliser et redonner espoir un monde tudiant moribond, dpolitis et dmoralis, victime de la machine slective qu'est devenue l'Universit contemporaine.

Grard Noiriel, directeur l'EHESS, institution de pointe dans la recherche en sciences sociales, n'aborde pas du tout le problme de l'enseignement de l'histoire par le biais de l'Education Nationale. Son livre apparat comme un plaidoyer pour une rationalisation et une organisation de la communaut des historiens en tant que chercheurs professionnels. La fonction enseignante y reste anecdotique y compris dans la postface. L'historien jouerait davantage un rle civique par son travail de recherche que par sa fonction "pdagogique". Il ne semble d'ailleurs pas que le dbat entre l'historien-chercheur et l'historien-enseignant soit ouvert dans une socit qui suit un processus d'hyper-spcialisation croissante.

Noiriel ne traite pas de l'histoire enseigne dans les coles et du contenu des programmes, toujours plus loigns de la recherche, favorisant une vision anglique et unitaire suranne de la nation franaise et de ses institutions politiques tandis que les lves font face une ralit de coercition, de concurrence ingale et de slection drastique sous les effets de la mondialisation.

Le livre est principalement destin aux historiens et peut tre plus largement aux chercheurs mme s'il peut intresser un public largi d'initis. Il constitue un recueil stimulant pour ceux qui s'interrogent philosophiquement sur l'histoire, sur la sociologie de l'historiographie en France et sur les oeuvres de grands penseurs de la socit. Tout en prconisant la prise en compte du combat politique dans la recherche scientifique, l'auteur encourage les historiens se cantonner des limites "scientifiques" et repousser les assauts de la sphre mdiatico-politique, en imitant l'autonomie ouvrire caractristique du XXeme sicle, monde ouvrier dont Noiriel, somme toute, est issu.

Dominique Margairaz
( Mis en ligne le 28/07/2003 )
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