L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Historiographie  

Histoire et politique à gauche
de Maurice Agulhon
Perrin 2005 /  15 €- 98.25  ffr. / 162 pages
ISBN : 2-262-02310-7
FORMAT : 13,5cm x 20,0cm

L’auteur du compte rendu : Ludivine Bantigny, agrégée et docteur en histoire, spécialiste de l’histoire politique et culturelle du second XXe siècle français, est maître de conférences à l’Université de Rouen.

Un coin d’histoire compliqué

«Un coin d’histoire compliqué» : telle est la formule que Maurice Agulhon, au terme de son ouvrage, emploie pour qualifier plusieurs décennies d’histoire du parti communiste français, qui furent aussi des pages de sa propre vie. Si, en cette même conclusion, l’auteur explique ne pas voir dans ce livre un «traité d’historiographie contemporaine», il en dit pourtant beaucoup sur l’art et la manière de faire de l’histoire. Histoire et politique à gauche est ainsi un livre double, tout à la fois histoire de l’historiographie et recueil de souvenirs, réflexions sur l’histoire et histoire d’un historien.

On le voit, l’histoire telle qu’elle se vit et telle qu’elle s’écrit est la pièce maîtresse de l’ouvrage. Il s’agit en particulier de s’interroger sur le lieu d’où parle l’historien : la gauche, dans le cas de Maurice Agulhon. L’historien est situé, comment ne le dirait-il pas ; cela ne veut pas dire qu’il est «engagé». Si sa sensibilité s’exprime dans l’histoire qu’il fait, celle-ci n’en a pas nécessairement, pour autant, une «finalité militante».

Le livre est par conséquent divisé en deux parties, «Réflexions» et «Témoignages». Mais la ligne qui semble au premier abord les séparer n’a en fait pas la netteté d’une dichotomie bien tranchée. En effet, les «Réflexions» abordent certes principalement des questions d’ordre intellectuel et historiographique ; mais elles disent aussi un parcours d’historien, avec ses traverses et ses méandres contre les chemins tout tracés. Complétant les jalons posés dans les Essais d’egohistoire (hommage est d’ailleurs ici rendu à Pierre Nora comme «très grand et très efficace inspirateur de notre conscience historique nationale»), Maurice Agulhon montre que son œuvre s’est construite aussi en fonction de contingences, de rencontres et d’appels éditoriaux, de demandes et de commandes. Il était donc fort bienvenu, à cet égard, de qualifier, il y a quelques années, cette histoire de «vagabonde», ce qui n’enlève évidemment rien à sa cohérence et à sa force.

Un chapitre — l’un des plus marquants du livre — consacré notamment aux mots et à leurs pièges, frappe par sa manière de démontrer, comme tranquillement, combien l’historien peut détromper ceux qui, persuadés de certains mésusages du langage, en auraient oublié la polysémie et la saveur. Ainsi, la «chienlit», nous rappelle Maurice Agulhon, n’avait-elle sans doute rien de scatologique pour un de Gaulle qui s’y souvenait surtout du Carnaval tel qu’on le dénommait au temps de Louis-Philippe. Ainsi encore, le «sauvageon» d’un récent ministre de l’Intérieur n’avait-il guère à voir, dans sa bouche du moins, avec un quelconque «sauvage». Ainsi enfin, le «sang impur» de l’hymne national n’était-il nullement xénophobe, en une époque où le racisme biologique n’avait pas encore été inventé. Il faut donc savoir jouer sur les temps et se jouer des anachronismes.

Les «Témoignages», quant à eux, disent aussi beaucoup aux historiens présents et à venir comment faire l’histoire, complexe, des partis communistes et plus particulièrement du parti communiste français. On y (re)découvre plusieurs générations de militants, avec leurs héritages et leurs bagages culturels — car Maurice Agulhon s’interroge sur la culture communiste et ses liens avec d’autres cultures, voisines. Toute une vie militante se dit donc ici, des dimanches matins sur les marchés à la quête d’évasion «hors de la prison mentale du fanatisme stalinien». Et lorsque la greffe, finalement, est rejetée, à plus ou moins long terme, les floraisons reprennent «sur les racines que nous avions antérieurement», du côté, en l’occurrence, du «socialisme démocratique».

Dans ce livre transparaît, page après page, l’humilité de son auteur. Ce qu’il appelle «[s]es petites histoires de facultés et de cimetières», on l’a compris au fil de l’ouvrage, ne sont pas pures anecdotes ; elles en disent long sur un milieu, le monde universitaire, et bien plus encore sur la «contre-société» communiste. Précisons que s’il est question, ici, d’histoires «de cimetières», c’est que le dernier chapitre est consacré aux funérailles d’Albert Soboul, «récupérées» alors (en 1982) par le Parti. Or, Maurice Agulhon avait en cette circonstance défrayé la chronique communiste en signant la nécrologie du défunt dans Le Monde. Elle était certes fort déplaisante pour la direction du PCF, puisqu’il y était question des «fanatiques» qui «péroraient» dans les années 1950 tandis que Soboul, pour sa part, avait toujours su rester sobre, par contraste avec les thuriféraires de Moscou ; il n’avait «jamais rien écrit de scandaleux» et même n’avait jamais été «stalinien». Si donc le texte n’a pas plu, bien sûr, dans les premiers rangs de la hiérarchie du Parti, nombre de militants l’ont, en revanche, beaucoup apprécié.

Mais puisque Histoire et politique à gauche est de part en part un livre ouvert, ouvert au dialogue et à la confrontation intellectuelle — on le lit amplement avec les pages, non pas polémiques mais posément critiques, consacrées à Marx, Foucault et Furet —, puisque, aussi bien, Maurice Agulhon indique que «les discussions politiques sont difficiles», on voudra bien admettre que le lecteur fasse part de ses propres étonnements. Certaines expressions surprennent en effet : «L’histoire donne raison» à Jaurès et Blum ; et qui est-elle, cette «histoire» de la sorte personnifiée ? Et faut-il mettre sur le même plan les deux dirigeants socialistes ? Et qu’est-ce à dire, quant à l’intégration du socialisme dans le système qu’il affirmait combattre ? D’autres formules encore peuvent même choquer : parce qu’au fond, la République s’installera bel et bien (mais sous quelle forme ?), le combat des Communards apparaît «dérisoire, sinon absurde». On regrettera enfin certaines contradictions (ou contraintes ?) éditoriales : en quatrième de couverture, l’auteur est présenté comme «le plus grand spécialiste vivant de la République et de sa symbolique», alors qu’il a largement et fortement expliqué qu’il ne s’y réduisait et même qu’il ne s’y reconnaissait pas.

In fine, on sort du livre avec en tête cent détails signifiants sur une vie de militant dans le siècle, et enrichi par la sérénité réflexive d’un maître-historien.

Ludivine Bantigny
( Mis en ligne le 24/11/2005 )
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