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Histoire & Sciences socialeset Témoignages et Sources Historiques  

La Peur
de Gabriel Chevallier
Le Livre de Poche 2010 /  6.95 €- 45.52  ffr. / 408 pages
ISBN : 978-2-253-12781-9
FORMAT : 11cm x 18cm

Première publication en 1930 (Le Dilettante, 2008).

Survivre

Gabriel Chevallier était un «poilu» mobilisé comme soldat durant la Première Guerre mondiale. Il a vécu ces quatre années d’indigence dans d’inconcevables conditions de vie, comme des milliers de jeunes hommes de sa génération. Blessé une seule fois et malgré sa présence régulière sur les premières lignes de combats, dans des tranchées boueuses, humides et sales, il revient sain et sauf en 1918.

Les éditions «Le Dilettante» offraient en 2008 une seconde vie à cet auteur oublié et à son roman La Peur (aujourd'hui chez Le Livre de Poche), dans lequel il raconte la guerre 14-18 à travers ses yeux, ses sens et ses réflexions. A la fois un témoignage sur le quotidien des troupes, sur la réalité des décisions militaires, sur la vie dangereuse dans les tranchées, La Peur est aussi et surtout, à travers une prose à la fois poétique et littéraire, le terreau de réflexions sur la condition humaine, le sens de la vie et l’absurdité de la guerre.

En 1914, à l’annonce de la déclaration de guerre, le peuple français n’a pas conscience de la gravité de la situation. Dans un élan de fierté presque frivole, nimbée d'un patriotisme naïf, la France regarde partir ses enfants au front. Eux-mêmes, galvanisés par cet enthousiasme spontané, ils vivent ce début de guerre comme un jeu, une expérimentation qui servira leur virilité et leur apprentissage adulte. Cette approche de la guerre est rapidement rattrapée par la dureté de la gestion militaire des troupes. Les conditions de préparation aux combats, l’attente pendant des semaines à l’arrière du front, l’impression oppressante de n’être qu’un atome de chair dans un régiment tout aussi anonyme, s’emparent de la joie juvénile de gars qui ont abandonné dans leur région d’origine leurs existences et leurs projets.

Notre protagoniste explique avec finesse cette transition psychologique qui, avant même la confrontation avec l’acide misère des tranchées, lamine son esprit impatient. Les heures qu’il passe à attendre, à répondre à des ordres contradictoires lui donnent déjà l’occasion de se questionner sur la finalité des stratégies militaires et politiques : tactiques mises au profit de la France ou stimulées à des fins plus égoïstes ? Il se posera cette question tout au long de son expérience de poilu, question à laquelle il répondra au fur et à mesure que les chefs de guerre défileront dans son régiment.

Toutefois, l’horreur la plus insoutenable se trouve dans les tranchées. Gabriel Chevallier décrit le froid, l’humidité, la faim, le manque de sommeil, les invasions de poux, les paysages vides et meurtris qui obnubilent les soldats en période de trêve puis la mort, la souffrance, le sang, les chairs déchiquetées, le danger, les obus qui sifflent, quand ils s’engouffrent dans le champ de bataille. C’est saisissant, hallucinant, horrifiant… Peu à peu, le lecteur ressent cette peur qui tord les boyaux des poilus, qui s’insinue dans les artères, paralyse les membres, déroute les sens et pousse l’esprit au délire.

Aucun des gaillards n’osait parler de sa peur même si elle déformait leur visage. La guerre, c’est une histoire d’hommes et l’homme préfère se taire plutôt que d’affirmer l'angoisse qu’il a de souffrir et de mourir dans la boue, fauché par une balle ou un obus. La peur infecte, tel un virus imprévisible et tenace, leurs tripes car ils ont trop vu de frères crever à leur côté. La peur qui se déclenche à tout heure et répondant à tous types de provocations : peur des ennemis allemands, peur des bruits, peur du regard des autres soldats, peur du gendarme, peur des supérieurs, peur de la solitude et surtout peur de soi même…

Le roman de Gabriel Chevallier est un véritable chef d’œuvre sur cette guerre monstrueusement meurtrière. Sa force se révèle dans sa prouesse à décrire en finesse sa lutte pour ne pas sombrer dans l’animalité la plus primaire et conserver une flamme d’humanité, si petite soit elle, car il le sait, il y aura une vie après la guerre.

Frédéric Bargeon
( Mis en ligne le 05/10/2010 )
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