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Histoire & Sciences socialeset Témoignages et Sources Historiques  

Lettres à Lou
de Guillaume Apollinaire
Gallimard - L'Imaginaire 2010 /  12 €- 78.6  ffr. / 530 pages
ISBN : 978-2-07-012864-8
FORMAT : 12,4cm x 19cm

Prface de Michel Dcaudin

La revanche d’un poète

lheure o nous crivons ces lignes, lditeur turc Irfan Sanci se trouve poursuivi par la justice de son pays. Son crime? La publication dun roman licencieux de Guillaume Apollinaire, Les Exploits dun jeune Don Juan. On se figure sans peine lil mouill, luisant de nostalgie, des confrres franais de M. Sanci; cest que les procs aux diteurs et aux crivains se font rares du ct de chez nous. Cest regrettable, car en 2010, le tribunal consacre comme le faisait lAcadmie il y a quelques sicles. En France, on ne choque plus qu grand peine, et les hrtiques nostalgiques de lInquisition foisonnent. Notre nation, glorieuse entre toutes pour ce qui touche la chose crite, se voit ainsi encombre dun stock considrable de littrateurs drangeants, qui mriterait lattention du ministre public, ou, dfaut, des assistantes sociales. On parle dcrivains trash tombs en dpression, leurs rcits dorgies dans les backrooms les plus sordides de la capitale ayant eu quelque peine arracher un froncement de sourcils aux deux ou trois chaisires ordinairement dpches par la raction. Triste poque! Il parat dailleurs que ces excellentes chaisires se font aussi rares que les stgosaures. Par chance, les provocateurs patents ont de la ressource: faute dtre Sade, ils sinventeront des curs.

Les belles, parfois trs belles, Lettres Lou de Guillaume Apollinaire (214 lettres de septembre 1914 janvier 1916) voquent demble les galipettes torrides du pote avec son Lou, Nice puis Nmes. Lamant transi agite son stylo comme un fouet, joue les Artaban dominateurs, se rve tour tour matre et esclave de lamante: fantasme touchant, parce qu la mode actuellement, et donc prim. Cest en 1914, alors quil pense se faire soldat, que Guillaume Apollinaire rencontre Louise de Coligny-Chtillon, quAndr Rouveyre, ami du pote, a dcrit comme une jeune femme spirituelle, dgage, frivole, imptueuse, purile, sensible, insaisissable, nerve, un peu perdue en quelque sorte. Plus tard, le voile dchir de celle quApollinaire nomme une mystique bizarre, une extraordinaire bohmienne, laisse paratre la pimbche, la cocotte moins spirituelle que snob pouvantablement (magistral adverbe !).

Apollinaire, engag volontaire, quitte Nice en dcembre 1914 pour la caserne, puis la caserne pour le front: voil les amants spars. Heureusement pour le pote , il y a la correspondance, poursuite de lamour par dautres moyens: Prie pour moi, ma grosse adore, afin que je supporte tout, je tembrasse mille fois, baisant ton corps exquis, ta chair miraculeuse, ton cul de Houri, je taime mon Lou et te prends toute. Apollinaire, fait remarquable, consacre son amour par un vu de continence absolue, vu que Lou, elle, rechigne prononcer. On peut postuler quun tel hrosme se rencontre peu dans les hommes soumis aux rigueurs du front. Le pote, mystique et malin, de labstinence fait une semence, un germe damour et de verbe (cest la mme chose). linverse, Lou na rien dune Pnlope: son Ulysse tte de buf loign, elle fricote avec les fleurs rares de larrire. La muse samuse. Je ne suis pas jaloux du tout, mais enfin il ne faut pas que notre amour devienne ouvert tous les passants, lui crit Apollinaire, en enfant brim ne renonant pourtant pas tre gt un jour. Il faudra quelques mois et une centaine de lettres pour que le charme se dissipe. Avant cela, lamour du pote convoquait, pour elle, toutes les puissances de la terre : Je tadore mon Lou et par moi tout tadore. Est-il, cette poque, aveuglpar ses songes? moiti seulement: il sait que lidal seul lui sied. Du dsenchantement qui menace, Apollinaire ne conserve que la teinte, dont il adoucit la surabondance de vie et de visions en lui, lesquelles claboussent et colorent caserne et tranches, paysages et voie lacte.

Lamour mue, bien sr : Lamour aussi est une uvre dart et il est plus important quil soit anim par linspiration qui est la vie mme, plutt que dtre, ds labord, trop plaisant, trop seulement plaisant. Les transports du flagellant sont loin, carts par la main grave de la guerre. Celle-ci frappait dabord par sa discrtion. Dbarqu sur le front en avril 1915, lartilleur Apollinaire endure la guerre de positions, et la caresse de cet ennui dont Ernst Jnger, dans ses Orages dacier, observe quil est plus nervant pour le soldat que la proximit de la mort. Les batailles semblent invisibles, les morts absents. Face au pote cependant, lennui dpose bien vite les armes: Il semble que je suis seul au monde dans un lieu qui est comme un vhicule magique sur lequel je parcours lunivers. De mme que le pote, par ses lettres, dilate le temps, lui impose un rythme la fois cadenc et spacieux, il fait du confinement de la tranche un balcon sur le cosmos. Il peut alors senorgueillir dtre plac en tte de la cration, car rien ne vient donc sur terre, napparat aux yeux des hommes sil na dabord t imagin par un pote. Apollinaire rinvente sans cesse son amour mort et sa guerre vivante, afin de se les soumettre. Tout: ciel, brise, cheval, brin dherbe, obus, canons, lui tend des images, infuses dans le flot dun lyrisme clat.

Si je mourrais l-bas sur le front de larme Le pote ne meurt pas, mais voici: Hier jai vu deux moustiques qui trouduculaient autour de ma bougie et qui stant brl les ailes dans un moment dextaseont fini par se noyer dans la starine Sans doute, le pote-soldat dcoupe une bague dans un obus clat pour une amante qui, larrire, fait la noce; sans doute, en visite au front, elle dispense ses charmes dautres; en vain: Tu pourras bien, clame-t-il, rencontrer tous les poilus que tu voudras, tu mappartiens tout de mme pour bien des raisons. Celle-ci essentiellement: il est lalchimiste, concoctant dans ses cornues un philtre vengeur, larme singulier: le sublime. Sa Lou est une catin? Il en fait une desse: Tu es la desse dans les nuages et on ne dort que rarement avec les desses. Lillusion inaugurale dApollinaire, sa domination affecte, son babillage rotico-sadomaso, nous paraitraient un peu pathtiques si le pote ne se ft revanch coups de lettres, coup de pomes, qui du corps rengat ne conservent que les linaments dun corps glorieux: toi que jaime aujourdhui peine comme une femme, mais comme lAmour mme, comme la Posie, comme la Science. La chair enfuie, demeure lide, plus tenace encore. Et la chair quelle rassemble. Si les lettres disent lchec de lamant, les pomes prdisent la victoire du pote: Et quand tu seras vieille ma jeune beaut / Lorsque lhier viendra aprs ton bel t, / Lorsque mon nom sera rpandu sur la terre / En entendant nommer Guillaume Apollinaire/ Tu diras Il maimait et tenorgueilliras. Dans son paquetage, lartilleur Apollinaire conserve larme fatale: la certitude de la postrit. De ses lettres Lou, il envisage dj la publication, sous le titre de Correspondance avec lombre de mon amour.

Dans une de ces dernires lettres, Apollinaire crit Lou:la lutte est inimaginablement infernale. Lou sefface bientt, et dailleurs, le pote a entam une correspondance avec la jeune Madeleine Pags; leurs fianailles auront lieu en aot 1915. Apollinaire quitte Madeleine un an plus tard, aprs avoir t bless la tte par un clat dobus. Il avait crit jadis Lou: Tu seras la femme la plus patante quun pote ait jamais connue et une telle muse est capable de faire de celui quelle aime la faon que tu as promise le plus grand pote du monde. La diablesse na pas tenu parole? Apollinaire avait not, aprs lecture dun article dans le journal: Et du moment quon peut encore crire si bien le franais tout va bien. Car les choses se rpondent et vont ensemble dans tous les ordres o elles peuvent natre. La meilleure part revient au pote, qui a rpondu de lamour dans lordre de la lettre.

Jean-Baptiste Fichet
( Mis en ligne le 23/11/2010 )
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