L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Témoignages et Sources Historiques  

Correspondance - Tome 13 - (1875-1880)
de Karl Marx & Friedrich Engels
Les Editions Sociales 2020 /  40 €- 262  ffr. / 592 pages
ISBN : 9782353670475

Antony Burlaud, Guillaume Fondu, Clément Fradin (Traducteurs)

Marx is back

Avec ce volume 13, complété par des lettres inédites, les Éditions Sociales reprennent la publication de la correspondance de Marx et d’Engels, qui s’était interrompue à la fin des années 1980. Voilà une bonne nouvelle pour tous ceux qui suivent avec intérêt les échanges épistolaires de personnages historiques de cette envergure. Faits concrets, échanges théoriques, anecdotes personnelles, les lettres permettent de vérifier en quelque sorte l’intégrité de tels individus. Bien sûr, tout cela en plus des livres «officiels». Certes, certaines lettres ne sont pas des plus passionnantes et des passages restent souvent sans intérêt ou ennuyeux. Mais, parfois, on trouve des pépites.

C’est Engels qui a, si l’on peut dire, le plus d’importance dans ce volume. Il y a moins de lettres entre lui et Marx étant donné que les deux hommes habitent maintenant à Londres, Engels ayant résidé à Manchester auparavant. Ils s’écrivent donc moins. Marx doit faire face à des soucis de santé et prendre fréquemment des bains de mer avec sa femme, Jenny Von Westphalen (1814-1881), fort malade elle aussi (elle succombera avant lui). Il s’en occupe en bon mari et est fort soucieux du sort de ses filles, Jenny Marx (1844-1883), connue sous le nom de «Jennychen», mariée à Charles Longuet (1839-1903), Laura Marx (1845-1911), épouse du célèbre Paul Lafargue (1842-1911), et enfin Eleanor Marx (1855-1898), liée au journaliste français Prosper-Olivier Lissagaray, auteur d'un livre sur la Commune (qui fut traduit par Marx en anglais).

L’auteur du Capital est à présent plus à l’abri financièrement, grâce à un héritage familial et à l’apport d’Engels. Ce qui n’était pas le cas dans les précédents volumes où il demandait souvent cinq livres à son ami pour l’aider à sortir de sa détresse économique, en payant le boucher, le médecin ou le loyer, alors qu'ils sont fréquemment menacés, lui et sa famille, d’expulsion. Il y avait alors des passages poignants sur sa situation existentielle entre le fait de subvenir aux besoins de sa famille, d’écrire, de lire au British Museum des heures durant avec une santé défaillante (des furoncles). Quel bourreau de travail, et dans de telles conditions !

L'activité politique et théorique des deux hommes occupe ici la première place. On y évoque l’échec de la Commune de Paris qui a déplacé le centre de gravité du mouvement révolutionnaire de la France vers l’Empire allemand où commence à se constituer un parti socialiste mais aussi le Congrès d’unification de Gotha en 1875, que les deux amis suivent de façon critique. Ils s’occupent aussi des mouvements ouvriers des autres pays d’autant que les années 1870 sont marquées par la dislocation de l’Association internationale des travailleurs (AIT), et l’entrée dans un nouveau cycle politique dans une Europe en ébullition.

La lettre la plus «étonnante» peut-être est celle d’Engels à Eduard Bernstein le 17 juin 1879 : «Le mouvement ouvrier anglais s’enferme depuis quelques années dans la spirale sans issue des strikes [grèves] pour les salaires et la réduction du temps de travail, comprises non comme un pis-aller ni comme un moyen de propagande et d’organisation, mais comme le but final. Les trade-unions [syndicats] excluent même par principe et statutairement toute action politique et, ce faisant, toute participation à l’activité générale de la classe ouvrière en tant que classe. Politiquement, les travailleurs se divisent entre conservateurs et libéraux radicaux, entre partisans du ministère Disraeli (Beaconsfield) et partisans du ministère Gladstone. Il ne peut donc être question ici de mouvement ouvrier qu’en ceci que des strikes ont lieu, lesquelles, qu’elles soient ou non victorieuses, ne font pas avancer le mouvement d’un pas. En faire tout un plat et transformer en luttes décisives pour l’histoire mondiale - comme le fait ici p. ex. la Freiheit - ces strikes qui, ces dernières années, où les affaires étaient mauvaises, ont souvent été intentionnellement provoquées par les capitalistes eux-mêmes afin de disposer d’un prétexte pour fermer leurs usines, des strikes qui ne font pas progresser d’un pouce la classe ouvrière, voilà qui, à mon avis, ne peut qu’être dommageable». Un passage étonnant concernant les grèves, chose que l’on connait bien en France, quand elles ne servent que des buts mineurs et catégoriels au lieu de faire avancer des revendications beaucoup plus importantes.

En dehors des livres connus de ces deux grandes figures, on se rend compte bien souvent que beaucoup parlent de Marx et Engels sans profondeur, leur pensée réduite à une sorte de dépliant touristique ou à quelques slogans accrocheurs alors qu'elle est déstabilisante et percutante dans ses tenants et aboutissants. En annexe, on trouvera notamment un Entretien avec le fondateur du socialisme moderne, Karl Marx lui-même donc, datant du 18 décembre 1878 et paru dans le Chicago Tribune du 5 janvier 1879. Marx y déclare : «Une révolution ne peut être faite par un parti, elle ne peut l’être que par une nation». Là encore, une telle phrase devrait en faire réfléchir plus d’un.

On espère que les Éditions Sociales sortiront prochainement le dernier volume, celui des dernières années de Karl Marx, le Marx crépusculaire.

Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 13/11/2020 )
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