L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Géopolitique  

Achever Clausewitz - Entretiens avec Benoît Chantre
de René Girard
Flammarion - Champs 2010 /  10 €- 65.5  ffr. / 411 pages
ISBN : 978-2-08-122639-5
FORMAT : 11cmx18cm

dition revue et augmente. Premire publication en Octobre 2007 (Carnets Nord)

L'auteur du compte rendu : Scnariste, cinaste, Yannick Rolandeau est lauteur de Le Cinma de Woody Allen (Alas) et collabore la revue littraire L'Atelier du roman (Flammarion-Boral) o crivent, entre autres, des personnalits comme Milan Kundera, Benot Duteurtre et Arrabal.


Du duel à l'apocalypse

Une photo montrant les ruines du World Trade Center en septembre 2001 orne la couverture de l'essai de Ren Girard (aujourd'hui en poche chez Champs Flammarion). Comment sommes-nous rentrs dans une re qui voit la fin de la guerre rgie par le droit et l'avnement de nouveaux modes de combat : le terrorisme mondial avec le 11 septembre 2001 comme signe de dpart.

La violence a toujours t au centre des ouvrages fort controverss de l'anthropologue. Auteur de livres tels que Mensonge romantique et vrit romanesque (1961), La Violence et le sacr (1972) ou plus rcemment Les Origines de la culture (2004), Ren Girard est un penseur qui arrive runir des dtracteurs et des dfenseurs aussi bien du ct des croyants que des non croyants (athes, agnostiques...). On lui en veut certainement d'avoir labor une vision pertinente du dsir humain tout en replaant celle-ci dans la perspective du christianisme. Pour lui, le christianisme est anti-sacrificiel, loppos des mythes car il rvle le mcanisme du dsir mimtique et du bouc missaire.

Cet essai rcent de Ren Girard, compos d'entretiens avec Benot Chantre, dplace la question sur le champ historique et la stratgie militaire en prenant comme point d'appui le clbre trait de Carl von Clausewitz (1780-1831) De la Guerre, dont seul le premier chapitre du Livre I tait considr par son auteur comme abouti. Du coup, on ne cite que ce premier chapitre portant sur La nature de la guerre.

Clausewitz tait un officier prussien, fils de militaire. Admis l'acadmie militaire de Berlin en octobre 1801, il a particip la campagne de Russie. Il devint officier de liaison russe auprs de l'tat-major de Blcher puis chef d'tat-major de la lgion germano-russe. Il participa la campagne de Waterloo en tant que chef d'tat-major du 3e corps d'arme prussien du gnral Thielmann. En 1818, il fut promu major-gnral et nomm directeur de l'administration de l'acadmie militaire de Berlin, poste qu'il occupa jusqu'en 1830. Il crivit le fameux trait qui resterait inachev : son pouse le publiera de faon posthume. Il mourut le 16 novembre 1831 Breslau des suites du cholra contract sur le champ de bataille.

Ren Girard, avec l'ampleur de vue qui est la sienne, met Carl von Clausewitz en perspective. Ce dernier envisage non seulement la guerre comme un duel avec ses aspects pratiques (calcul de probabilits, courage du commandant, etc.) mais il entrevoit un phnomne dcisif, la guerre totale dont il devine les prmisses dans l'arme rvolutionnaire franaise et la concentration des forces napoloniennes. Il voit que le duel entrane comme il le dit une "monte aux extrmes" avec "action rciproque" (termes qui ne pouvaient que susciter l'intrt de l'anthropologue) jusqu' viser comme seul but l'anantissement total de l'adversaire. Carl von Clausewitz identifie ainsi ce qu'il y a de nouveau dans la guerre moderne, la guerre absolue, allant de pair avec un nouveau type de conflictualit, un dveloppement technologique et une acclration de l'Histoire. Sauf que Clausewitz nen tire pas les consquences ultimes. D'o le titre de l'ouvrage de Ren Girard : Achever Clausewitz.

Pour Ren Girard, il faut donc aller jusquau bout du mouvement historique et le relier aux textes apocalyptiques. Achever l'interprtation du De la guerre, c'est dire que son sens est religieux, et que seule une interprtation religieuse atteindra, esprons-le, l'essentiel. Clausewitz pense les relations mimtiques entre les hommes, alors mme que, s'il avait une philosophie, ce serait la raison des Lumires qu'il utiliserait. Il donne tous les moyens de montrer que le monde va de plus en plus vite vers les extrmes, et nanmoins son imagination vient chaque fois contrecarrer et limiter ses intuitions. Clausewitz et ses commentateurs ont t freins par leur rationalisme ; preuve, s'il en tait besoin, que c'est un autre type de rationalit qu'il faut en appeler pour comprendre la ralit de ce qu'il a entrevu. Nous sommes la premire socit qui sache qu'elle peut se dtruire de faon absolue. Il nous manque nanmoins la croyance qui pourrait tayer ce savoir."

Telle a t la monte aux extrmes qui a dtruit le cur de l'Europe. La guerre idologique nous a fait passer de la guerre entre Etats la violence extrme : violence imprvisible, indiffrencie. C'est cette imprvisibilit de la violence qui est nouvelle : la rationalit politique a chou. La rivalit gmellaire a dgnr en gnocide. Clausewitz pressent cette perte de la raison dans l'Histoire. La politique, la science ou la religion sont venues colorer d'idologie un duel qui tend devenir plantaire. Elles ont fourni ce principe de rciprocit des thmes et des justifications. L'indiffrenciation est renforce par tous les moyens techniques et militaires dont l'Occident dispose et cette tendance tmoigne d'un dpassement du politique par le technologique. On ne peut plus penser lhostilit qui mne le monde et qui va devenir destructrice de lhumanit. Nous ne sommes pas dans la guerre de tous contre tous mais dans l'poque du tout ou rien, dit encore Ren Girard. Les guerres idologiques ont moins de force aujourd'hui, car on ne cherche plus vraiment justifier la violence : elles n'auront t qu'une tape dans l'apparition d'un principe plantaire de rciprocit. C'est cette totale imprvisibilit de la violence que lanthropologue appelle la fin de la guerre, autrement dit, l'apocalypse.

Dans notre monde, Ren Girard indique quel point cette violence est concrte : La prochaine tape consistera s'quiper de bombes sales base de dchets nuclaires. Il parat mme que les techniciens amricains travaillent pour les terroristes sans le savoir, fabriquant en ce moment des bombes atomiques de poche. Nous sommes donc bien entrs dans une re d'hostilit gnrale et imprvisible, o les adversaires se mprisent et visent mutuellement s'anantir : Bush et Ben Laden, Palestiniens et Israliens, Russes et Tchtchnes, Indiens et Pakistanais, mme combat. Le fait qu'on parle d'tats voyous prouve quel point nous sommes sortis de la codification des guerres intertatiques : sous couvert de maintenir la scurit internationale, l'administration Bush a fait ce qu'elle a voulu en Afghanistan, comme les Russes en Tchtchnie. En retour, les attentats islamistes frappent n'importe o."

Toujours aussi alerte, fourmillant danecdotes, dune culture phnomnale et avec une connaissance sidrante des textes, ce livre dtonnant aborde d'autres thmes comme Hegel et Napolon, Hlderlin, la haine et la fascination de Clausewitz pour Napolon, Germaine de Stal et Napolon... Et comme souvent, des moments dacclration fulgurants comme par exemple celui o l'auteur trace le portrait de lintellectuel gotiste franais partir du personnage dAlceste de Molire dans Le Misanthrope jusqu la dconstruction en passant par les avant-gardes artistiques.

Ren Girard ne prend pas de gants, toujours aussi offensif devant ceux qui aimeraient se rassurer face au devenir du monde : "Reconnatre cette vrit, c'est achever ce que Clausewitz n'a pas pu, ou n'a pas voulu achever : c'est dire que la monte aux extrme est le visage que prend maintenant la vrit pour se montrer aux hommes. Et comme chacun de nous est responsable de cette escalade, il est naturel que nous ne voulions pas reconnatre cette ralit. La vrit de la violence a t dite une fois pour toutes. Le Christ a rvl la vrit que les prophtes annonaient, celle de la fondation violente de toutes les cultures. Ce refus d'entendre une vrit essentielle nous expose aux retours d'un dieu archaque qui n'aura plus le visage de Dionysos, comme Nietzsche l'esprait encore. Car il s'agira d'une destruction totale. Le chaos dionysiaque tait un chaos fondateur. Celui qui nous menace est radical. Il faut un certain courage pour le dire, comme il en faut aussi pour ne pas cder la fascination de la violence."

Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 15/03/2011 )
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