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Pour(quoi) la philosophie politique ? - Petit traité de science politique, vol. 1
de Jean Leca
Presses de Sciences Po 2001 /  29.5 €- 193.23  ffr. / 298 pages
ISBN : 2724608267

Pour(quoi) la philosophie politique ?

Avec Pour(quoi) la philosophie politique ? Jean Leca donne aux Presses de Sciences Po un livre important, clairement adressé à un public averti des débats philosophiques et politiques, et clairement indispensable à ce public. Non dénué d'humour en dépit d'une approche complexe, il porte, comme son titre l'indique, sur l'espace qu'il peut rester à la philosophie face à l'entreprise des sciences sociales autrement, et certainement mieux, outillées pour comprendre le fait politique. Trop facilement en effet, le philosophe écarte la "petite histoire" empirique, pour n'en retenir que les sommets, insouciant des conditions empiriques qui régissent pourtant les "intérêts prosaïques" des acteurs politiques. Or, cette histoire empirique est la substance de la vie politique. L'oublier, comme le font les philosophes, c'est tout simplement perdre de vue la politique réelle, pour se consacrer à une politique imaginaire
d'autant plus proche des valeurs qu'elle est loin des faits.

Ainsi, les sciences sociales feraient, et mieux, ce que prétendait faire la philosophie politique. Cela suppose toutefois que l'on prenne au sérieux l'entreprise des sciences sociales, et surtout qu'on leur reconnaisse un pouvoir explicatif contrastant avec une démarche philosophique bornée à l'incantation ou l'axiologie. La critique portant sur la faible objectivité de la philosophie, que le chercheur en science politique peut adresser au philosophe, peut se voir retournée contre lui par les sciences mathématisées de la nature, note Jean Leca. L'objectivité est certainement ce à quoi aspirent les sciences sociales. Encore faut-il vérifier qu'elles possèdent les moyens de leurs ambitions : contrairement aux sciences de la nature, elles ne sont pas entièrement dégagées de leur objet.

Quand on étudie des faits naturels, on est en face d'une expérience muette, aisément disponible à l'enquête scientifique précisément dans la mesure où elle ne la perturbe pas de sa propre interprétation sur elle-même. C'est tout le contraire quand on étudie le fait social : les hommes ne cessent de nous envelopper de leurs discours, leurs opinions, et bien souvent, de leur vérité, sur eux-mêmes et leurs entreprises. Observer la société nous condamne à entretenir une proximité équivoque avec le terrain d'observation. Sans doute, toute une tendance des sciences sociales rêve d'en finir avec cette ambiguïté d'un chercheur pris dans l'objet de sa recherche. La mathématisation des méthodes sert à merveille une telle fin, en rapprochant sciences " dures " et sciences " molles ". Pourtant, indique Jean Leca, même les mathématiques sont un langage humain au service d'une communication humaine.

L'autonomie des sciences mathématisées peut être plus grande par rapport aux contextes sociaux, elle est loin d'être absolue. La ruse de la raison, en l'occurrence, c'est qu'elle nous rend indispensable ce que l'auteur appelle le " social-humain " : une société n'est pas seulement un objet de recherche, mais aussi une forme d'humanité, c'est-à-dire une constitution éthique particulière. On ne peut donc s'interroger sur les rapports de la philosophie et de la science politiques en se bornant à relever les limites de la première, et moins encore en la reléguant hors du champ des préoccupations légitimes du chercheur. Nous ne pouvons éviter d'être ramenés à une analyse du statut des sciences sociales, de leur forme d'objectivité, de leur intérêt même. Ce statut est intellectuel et épistémologique ; il est aussi bien moral. Il serait certes naïf de croire qu'une bonne sociologie fait une bonne morale (ce que croyait toutefois les fondateurs de la sociologie), et réciproquement, la conviction ne peut se substituer à l'argumentation. Les sciences sociales n'offrent pas moins des recours contre le " cynisme vulgaire " d'élites intellectuelles peu portées à la rigueur du travail scientifique. Il y a au fond de l'ouvrage la conviction, d'autant plus fortement affirmée qu'elle l'est sobrement, qu'étudier rigoureusement les sociétés peut être une manière de parler dignement des êtres humains.

En ce sens l'ouvrage - premier volume d'un triptyque annoncé - est bien un (petit) traité de science politique auquel il se rattache par le sérieux de l'information scientifique, nourrie de nombreuses références et de nombreuses notes (y compris une note... sur les notes). Sur ce plan, le livre de Jean Leca est une superbe introduction à la théorie politique dans sa diversité, et dans ses recherches les plus récentes à un niveau international. Mais c'est aussi ce qui permet de retrouver le chemin de l'interrogation philosophique, et de saisir le double sens de la question titre : "Pourquoi la philosophie politique ?" est aussi un "Pour la philosophie politique". Mettre à sa place la philosophie politique, c'est interroger philosophiquement la situation de la science politique.

Telle est au fond la thèse même de l'auteur : il y a certainement une erreur dans la philosophie politique lorsqu'elle prétend expliquer un monde qui s'est éloigné d'elle en se constituant comme un champ à part, doté de son propre langage, de ses propres références. Dans une importante étude annexe, Jean Leca se consacre d'ailleurs à l'analyse du langage politique et de ses ressorts. Cet éloignement est l'endroit même où travaillent les sciences sociales et leur capacité d'objectiver le monde social. Ce n'est pas une raison pour congédier l'interrogation philosophique. En effet, les sciences du social et du politique, parce qu'elles sont des sciences, c'est-à-dire des dispositifs de savoir, d'engagement de la pensée, d'une volonté de raison, relèvent toujours d'une réflexion philosophique. Elles nous parlent de la politique, mais laissent de côté une autre question : celle du sens de ce discours - le discours de la raison affairée dans l'explication du monde (social). Cette autre question constitue la préoccupation philosophique par excellence. Contre tout scientisme, on doit donc reconnaître qu'il n'y a pas d'explication ultime, auto-légitimante, mais des "jeux de langage". Sciences sociales et philosophie se déploient à travers des jeux différents, mais renvoient l'une à l'autre : la philosophie nous permet d'expliciter ce que permet de penser la science politique, et nous déporte vers des questions qui débordent la politique, comme, par exemple la question générale de la pensée, du langage, ou de l'intelligence (artificielle en particulier). On aurait tort d'assimiler une telle position, très influencée par l'étude d'auteurs de la tradition "analytique" qui forme le ressort de nombreux passages, à un relativisme qui n'offrirait que la jouissance d'un "pauvre plaisir pervers" ; ce n'est pas parce que toute forme d'explication rationnelle s'exprime dans un "jeu de langage" défini, éclairé de l'extérieur par un autre jeu de langage, que tous les langages se valent, et moins encore que n'importe quel jeu de langage soit acceptable. Bien plutôt, philosophie et science politiques sont des différenciations, l'une scientifique, l'autre réflexive, des jeux de langage de la raison. Cette relation porte autant d'intimité que de distinction, ce qui, dans l'ouvrage ouvre à une métaphore organique, celle de la musique d'opéra, sur laquelle l'auteur revient souvent : la philosophie est à la science sociale ce qu'est la musique au livret d'opéra - deux choses séparées qui se rencontrent, se quittent instamment et manifestent, ensemble, leur nécessité réciproque.

Thierry Leterre est professeur de science politique à l'Université de Versailles St Quentin
( Mis en ligne le 16/04/2002 )
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