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Orwell, anarchiste Tory - Suivi de A propos de 1984
de Jean-Claude Michéa
Flammarion - Climats 2008 /  16 €- 104.8  ffr. / 176 pages
ISBN : 978-2-08-121738-6
FORMAT : 13cm x 21cm

L'auteur du compte rendu : Scnariste, cinaste, Yannick Rolandeau est lauteur de Le Cinma de Woody Allen (Alas) et collabore la revue littraire L'Atelier du roman (Flammarion-Boral) o crivent, entre autres, des personnalits comme Milan Kundera, Benot Duteurtre et Arrabal.

2008 ?

George Orwell fut un "anarchiste tory", cest--dire un anarchiste conservateur selon une expression qui pourrait paratre contradictoire. Le courage dOrwell fut en effet dtre de gauche et en mme temps anti-totalitaire. Et il ntait pas de surcrot aveuglment progressiste et moderniste. Cest dire que son cas est problmatique encore en 2008. 2008, traduction concrte de 1984 ?

La prsente dition, revue et augmente, est une remise jour dun ouvrage publi par les ditions Climats en 1995. A la lecture des indits, Essais, articles et lettres crits par George Orwell et dits par Ivra et les ditions de lEncyclopdie des nuisances, Jean-Claude Micha tente travers sa critique froce de la modernit de redonner une image moins conformiste de George Orwell, cest--dire de sloigner de lanti-totalitariste professionnel ou du gauchiste basique.

A ce titre, le philosophe rejoint ici certainement un frre dme, reprenant en tout cas sa critique politique et conomique du systme libral (voir les prcdents essais de Jean-Claude Micha : LEnseignement de lignorance, Impasse Adam Smith et LEmpire du moindre mal). Dans lensemble, ces ouvrages dnoncent avec une rare pertinence le cheval de Troie que fut lidologie libertaire au sein du libralisme conomique. "Vivre sans temps morts et jouir sans entraves", disait Raoul Vaneighem, que cite l'auteur. Ce slogan soixante-huitard se traduit sans contradiction dans le march ultra-libral actuel. Dans la mme perspective, on peut comprendre que lanarchisme nest quun ultra-libralisme dguis (un monde sans limite et sans ordre ne pouvant que dboucher sur lgosme libral identifi par Adam Smith), do certainement le titre danarchiste tory pour Orwell, un anarchisme conservateur contournant ce ct faussement libertaire.

Sans doute que, comme le soulignait Marx dans le Manifeste du parti communiste, les changements structurels oprs par le capitalisme ne sont pas forcment progressistes. Bien au contraire. Et en adoptant le dogme progressiste tout en faisant croire qu'elle critiquait le capitalisme, la Gauche na fait quentriner une politique librale sans rvler ce que ce sens soi-disant positif de lvolution pouvait avoir d'exploiteur, de destructeur et darchaque. Il sagissait tout bonnement darriver au pouvoir par dautres moyens. Pour Micha (comme pour Marx), croire que le capitalisme est conservateur et ractionnaire notre poque (et depuis la guerre de 1914) est une totale vue de lesprit. Il est bel et bien rvolutionnaire. Pour Micha, lpoque prsente ne fait quentriner ce programme progressiste sous des allures mdiatiques, colores et festives, parvenant avec un habile tour de force faire croire en louverture, en la tolrance alors qu'il s'agit de diluer, de transformer et finalement dcraser tout rel discours critique. D'o la frilosit ambiante o la moindre critique devient quasi intolrable.

D'une criture claire et limpide, Jean-Claude Micha prsente un George Orwell fort critique, qui ne se soucie pas d'tre politiquement correct. Le philosophe revient sur des questions fondamentales: la perte de sens de lopposition gauche-droite, la rhabilitation de la culture populaire contre la culture de masse, capable de crer des valeurs comme celle la common decency (dcence commune). Celle-ci est fondamentale pour Orwell car elle vite la volont de pouvoir par ressentiment et humiliation interposs (pour une bonne part, le monde des associations grce la dmocratisation de la volont de puissance) en s'attachant la concrtude du monde rel. Impossible avec elle d'exploiter son prochain ou de lui manquer du plus simple respect sous prtexte de rvolutions venir.

Pour Orwell, c'est cette ide de "progrs" qui doit tre fortement interroge : rend-elle plus humain ou moins humain ? Une telle question branle le mythe de la rvolution et de l'mancipation via ce socialisme d'intellectuels qui n'ont cess de faire advenir l'conomie de march en faisant croire qu'ils la combattaient. On saisit alors que le mot conservateur n'exprime pas seulement une idologie ractionnaire. En reprenant et en citant les textes d'Orwell, Micha nous restitue la pertinence et comble la mconnaissance que nous avions des textes de l'auteur de 1984 ; une mconnaissance due une volont de ne pas faire apparatre une critique aussi radicale du progressisme et de la modernit au sein de la Gauche ?

Le texte A propos de 1984 prend appui sur le clbre roman d'Orwell. Si Jean-Claude Micha se sert plus de ce roman pour dvelopper certaines ides, il parle en fait peu du roman. C'est d'ailleurs le problme de 1984 que de vhiculer des ides sous la forme du roman alors que le roman ne doit envisager la ralit que sous une forme spcifiquement romanesque. 1984 figure une vision par trop rigide et srieuse, donc politique, d'une socit totalitaire. Milan Kundera avait relev ce problme de 1984 o, d'aprs lui, la maladresse humaine et le ct risible de notre condition avaient disparu. George Orwell a commis la mme erreur quOrson Welles avec Franz Kafka dans sa transposition cinmatographique du Procs: une vision uniquement politique et horrifique de cette politique. Car les personnages du roman n'agissent pas d'une faon romanesque mais comme des ides politiques dguises en personnages. Le roman d'Orwell rduit la ralit son aspect purement politique et dans ce qu'il a d'exemplairement ngatif. Il est critiquable qu'Orwell rduise cette ralit sous le prtexte douteux que cette rduction permet de lutter contre le totalitarisme alors que c'est prcisment le mal mme : la rduction de la vie la politique et de la politique la propagande. Cela dit, l'essai sur 1984, par les ides qu'il dveloppe, reste tout fait pertinent et remarquable, preuve sans doute qu'Orwell est bien meilleur crivain que romancier.

A travers ce petit livre remarquable, Jean-Claude Micha dpose ainsi, travers luvre de George Orwell, un jalon indispensable dans la critique des illusions du progressisme et du modernisme.

Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 15/10/2008 )
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