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Le Nouveau nom de l'amour
de Belinda Cannone
Stock 2020 /  19,50 €- 127.73  ffr. / 225 pages
ISBN : 978-2-234-08931-0
FORMAT : 13,5 cm × 21,5 cm

Tout cela manque de classe

Belinda Cannone, romancière et essayiste, enseigne la littérature comparée à l'université Caen-Normandie depuis 1998. Son sujet principal est le désir amoureux, traité dans plusieurs titres : L'Écriture du désir (2000) ou Le Baiser peut-être (2011). Elle fut contactée en janvier 2018 pour signer la tribune sur la «liberté d'importuner» mais refusa d’y apporter sa contribution, ne voulant pas être associée aux discours de Catherine Millet et Catherine Robbe-Grillet. Elle publia le même jour une autre tribune intitulée «Le jour où les femmes se sentiront autorisées à exprimer leur désir, elles ne seront plus des proies».

Son nouvel essai, sous la forme d'un dialogue avec une amie, Gabrielle, nie toute place à l’homme alors qu’elle réclame une découverte de l’altérité et de l’égalité dans le désir amoureux. On n’en saura pas plus sur sa vision de la chose, ce qui pose problème. Le second point problématique est que Belinda Cannone définit le désir amoureux comme autonome, et nullement contingent des conditions politiques, socio-économiques ou biologiques qui le voient naître. À la lecture de son essai, on a l’impression de ne pas habiter la même planète.

D’emblée, elle annonce qu’elle parlera très peu du libéralisme, celui-ci ne faisant, selon elle, qu’accompagner les mutations du désir sans les susciter. Elle s’en prend à Eva Illouz et à son essai La Fin de l’amour. Cannone pense que l’amour et le couple persistent, certes sous une hypothétique «nouvelle forme», ce qui lui permet de ne pas s’inquiéter de leurs évolutions actuelles. Or, les innombrables plateformes de rencontre atomisent les relations, et accélèrent ce processus au point que, sur un portable, les personnes sont balayées comme des cartes à jouer. Non seulement c’est perdre là le secret, la lenteur, mais cela propulse les participants dans une hypervisibilité et un désir sans limite (la dopamine aidant) impossible à combler. La mise en scène de soi formatée selon des canons publicitaires assujettit l’autre à son fantasme. Virtualité et perte de l’altérité vont de pair.

On ne trouve aucune référence non plus aux différences de classes même si l'auteur note : «Bien sûr, ces transformations de la conception du mariage ou de la condition féminine se produisent chez ceux qui sont les plus mobiles, intellectuellement et sur le plan des mœurs : elles ne concernent que le petit nombre des femmes des classes dominantes, aristocratie et grande bourgeoisie urbaine». Oui, aujourd’hui encore, même si l'on s'en étonne. Zola en donnait une réponse dans Au bonheur des dames (1883) à travers son personnage Octave Mouret : «Ayez les femmes, et vous vendrez le monde !». C’est pour cette raison que l’expérience individuelle comme unique promotion du désir est contemporaine d'un siècle au moi égoïste. En effet, il est étrange que la formation du couple ait obéi à «de pures considérations patrimoniales, politiques et religieuses» et qu’elle «obéit aujourd’hui, mais aujourd’hui seulement, à la pure logique des sentiments et du désir», conclusion étrangement débarrassée de toutes considération des contingences (la rivalité, le mimétisme, les contraintes économiques et sociales). Ce qui lui fait dire qu’au XXIe siècle, la sexualité aurait gagné une quelconque «dignité» en devenant «activité autonome, déliée de l’amour et de l’union». Ne pourrait-on pas, au contraire, parler d'un charbon rose exploitable, ce pour quoi l’ingénierie sociale fonctionne si bien.

De ce dialogue est évacuée aussi la matérialité physique des deux sexes, c’est-à-dire leurs comportements propres. Cet argument est balayé, défini comme un réductionnisme. En plusieurs endroits, Belinda Connone nie que l’activité sexuelle soit soumise à un «comportement de reproduction». Darwin doit se retourner dans sa tombe ! Elle affirme que la finalité reproductrice n’est pas la raison sous-jacente de notre désir, car dans ce cas, «on devrait considérer comme perverse ou déviante toute pratique autre que la copulation hétérosexuelle, et les femmes cesseraient toute activité sexuelle après quarante ans - lorsque ça devient vraiment formidable». Il y a là une appréciation erronée de la biologie ou de la théorie darwinienne comme si la sexualité était déterminée alors qu’il s’agit d’une interaction. Cela n’empêche pas d’en retirer d’autres bénéfices (érotisme, pratiques amoureuses) ou d’en dévier. Tôt ou tard, la question se pose et si l’on faisait un sondage pour retirer d’emblée la capacité d’enfantement aux hommes et aux femmes, qu’en serait-il ? La nature ne se trompe pas, elle maximise ses «buts» par différents chemins.

Depuis plusieurs années, des études comme celle du psychologue évolutionniste David Buss (Les Stratégies de l’amour), de Philippe Gouillou (Pourquoi les femmes des riches sont belles ?), de David C. Geary (Hommes, femmes, l’évolution des différences sexuelles humaines) se multiplient ; elles sont passées ici à la trappe. Ce que Darwin avait établi scientifiquement concernant la sélection sexuelle dans son essai La Descendance de l’homme, certes moins connu que L’Origine des espèces : le concept de sélection sexuelle repris par Geoffrey Miller dans son essai The mating Mind, par exemple. S’il est vrai que ce genre d’études en France est ignoré, car on y préfère en général le constructivisme culturel, il permet de clarifier les tenants de l’attraction des sexes et donc ce que l’on appelle l’amour.

L’étude célèbre de David Buss, menée dans 37 cultures, démontre un principe intangible dans le choix des partenaires, par lequel les femmes optent dans une très large majorité pour des hommes plus grands, ayant d’avantageuses ressources, aux traits symétriques, etc., une préférence qui ne disparaît pas chez les femmes économiquement indépendantes, mais augmente. Est-ce de l’amour ? Car le Beau sexe choisit son partenaire sexuel la plupart du temps (avec un pic de fertilité entre 19 et 31 ans). Les hommes, eux, ne sont pas indexés au statut des femmes. Ils les préfèrent jeunes, liées au WHR (le ratio taille-hanches indicateur de leur fécondité), sont plus désireux de s’accoupler sans risques et ont moins de choix. Dans plusieurs de ces études, on apprend que 71,5% des hommes acceptent de coucher avec une jeune femme qui le leur demande de but en blanc, contre seulement 1,5% des femmes quand cette même proposition sort de la bouche d'un homme.

Il devient alors étonnant que Cannone demande que les femmes perdent ce privilège aristocratique du choix, et deviennent audacieuses pour être émancipées et égalitaires. Une affirmation irréaliste quand on sait que le coït est plus à risque chez elles. Pourquoi faire un effort quand elles voient les hommes venir spontanément à elles et en retirent gratifications et bénéfices afn de choisir le bon prétendant, d’autant que le temps est plus compté chez les femmes ? Un vœu hélas pieux à une époque où le narcissisme et l’égoïsme règnent en maître (voir Instagram et l’apparition d’hyperfemelles) dans la compétition intra et intersexuelle. Ce qui implique que les rapports amoureux ne sont nullement égalitaires, mais bel et bien dissymétriques.

Ayant éliminé tous ces paramètres, Belinda Cannone peut considérer le désir amoureux comme «autonome». Elle se place dans l’héritage de Beauvoir qui, dans son essai célèbre, ne parlait nullement de la situation concrète des deux sexes (de classes), se contredisant à plusieurs reprises et envisageant abstraitement les femmes comme éternellement dominées et les hommes comme d’horribles tortionnaires. Cannone étudie des œuvres célèbres (Tristan et Yseult) pour faire valoir cette autonomie, et la moindre critique est malvenue. Elle bat en brèche ce que dit Nicolas Grimaldi (Métamorphoses de l’amour) qui, dans un extrait cité, note que l’émerveillement de la femme est imputable au propre émerveillement de l'homme envers elle. Belinda Cannone ajoute, moqueuse : «Oh, monsieur le philosophe, mais les femmes ne ressemblent plus à cela, vous savez, elles ne s’enivrent plus de l’image que vous avez d’elles, uniquement occupées à vous charmer. Car elles sont devenues puissantes». Une puissance performative surtout, car on se demande en quoi les femmes seraient le seul sexe à s’exempter de représentations d’elles-mêmes et des hommes. Pourquoi ne cessent-elles pas alors de se maquiller et de se regarder dans les miroirs ou les vitrines (affichage épigamique) ? Kundera disait : «Les femmes ne veulent pas d’un bel homme, mais un homme qui a eu de belles femmes». Etrange autonomie du désir amoureux...

Cannone trace aussi un bref rappel historique de l’émancipation féminine, avec le passage obligé sur la domination masculine et le patriarcat. Elle est favorable à #metoo et même si elle n’approuve pas le féminisme revanchard ou extrémiste (la guerre des sexes), elle fait dire à son amie Gabrielle : «De belles répliques du séisme #metoo incitent les femmes à réclamer de jouir de la rue sans danger, à dénoncer toutes les formes de harcèlement, à demander qu’on respecte leur image». N'est-il pas étonnant d’accréditer ainsi des accusations sans preuve, dites d’un clic, dans lesquelles la misandrie est souvent notoire et tout homme, réduit à un porc ? Réclamer «le respect de l’image» accélère la mort de toute critique désobligeante sous peine d’être accusé d’être sexiste. Y’a-t-il une libération de la parole avec ces solgans ?... Ou plutôt des méthodes de procès staliniens à l’échelle de la population numérique ? Un célèbre article dans Le Monde, signé par 101 avocates, rappelait l'importance de la loi à la suite de l’affaire Polanski alors que Jacqueline Sauvage, condamnée par deux cours d’assises différentes sans aucune circonstance atténuante, fut relâchée après avoir tué son mari dans le dos. Si les hommes sont responsables à 95% des crimes dans le monde (UNODC, Global Study on Homicide 2013, United Nations publication), ces derniers concernant 79% d’entre eux ! Ce ne sont pas les femmes qui sont les plus victimes dans le monde.

Un autre exemple. Belinda Cannone évoque à un moment La Garçonne de Victor Margueritte (1922), roman qui retrace l’histoire de Monique, une femme «libérée». Cannone cite un passage où non seulement des femmes veulent imiter les hommes, mais aussi imposer leurs lois. Cannone commente le personnage en disant qu’elle interrompt l’étreinte avant la jouissance des hommes non pas pour subir des maternités hasardeuses «mais n’avoir d’enfants que du père qu’elle aurait, entre tous, choisi». Et elle abandonne ses amants sans manières. «Ce renversement des habitudes et des rôles - car Monique ne leur laissait aucun doute sur leur utilité secondaire - leur causait une humiliation ou une irritation qu’ils déguisaient mal», conclut-elle. N'est-il pas étonnant de louer la prise d’amants comme des objets par un simple renversement de l’échiquier, vue ici comme favorable et libératricer, mais dans une parfaite symétrie ? Cannone commente : «Elle imagine d’utiliser le bel étalon stupide pour en avoir un enfant, un enfant pour elle seule, qu’elle élèverait à sa guise et qui de ce père, oublié demain, n’hériterait que des dons magnifiques : la santé, la force». Bref, une analyse parfaitement darwinienne du désir de descendance chez celle qui disait plus haut que l’enfantement n’est pas sous-jacent au désir ? La libération sexuelle consiste-t-elle à singer certains hommes tout en accablant leur comportement ?

L'objectif illusoire de Cannone est de croire que les rapports amoureux puissent être égalitaires. Dès lors, elle ne peut trouver que des embûches sur ce chemin de croix. Pour elle, «une des racines essentielles du patriarcat réside dans le souci de garantir la paternité : les femmes furent dominées, enfermées ou gardées sous contrôle pour qu’en leur imposant la fidélité on soit sûr de la filiation». Car, comme elle le rappelle, la maternité est toujours certaine et la paternité, toujours incertaine ; le patriarcat n’a pas été un «complot» des hommes, mais une nécessité au regard de l’évolution pour que l’espèce survive. Ce que reconnaissait De Beauvoir quand elle disait au tome 1 du Deuxième sexe que le patriarcat ne fut pas une révolution violente étant donné les conditions biologiques de base… avant de tout oublier dans le tome 2 quand elle présente la domination masculine comme entièrement culturelle !

L'amie Gabrielle fait remarquer que ce sont les femmes qui initient la séparation, et clame : «Messieurs, interrogez-vous, car il est manifeste que le couple présente moins d’avantages, ou plus de contraintes, pour les femmes que pour vous». Ce qui permet à Belinda Cannone de louer la transformation du couple, car «les femmes ont depuis longtemps voulu vivre autre chose, autrement, avoir un rôle différent, une reconnaissance, elles ont sans doute toujours bataillé avec le couple et ont dû contribuer largement à sa métamorphose». Un propos singulier quand on regarde les chiffres. On estime en effet que 60% des suicides d'hommes sont dus à une séparation. À force de nier toute socialité (jalousie, paternité frauduleuse, chômage) et en mettant en avant sans cesse «les violences faites aux femmes» , il n’est guère étonnant que cette même violence augmente. On trouve sur l'Insee des chiffres significatifs : 96,4 % des détenus, 95 % des sans-abris, 91% des accidents mortels de travail et 73,6 % des suicides concernent des hommes sans compter tous ceux qui ont été massacrés dans les différentes guerres. Leur sort est-il si enviable ? Ajoutons qu'une synthèse, 343 articles (270 études empiriques et 73 revues) démontre que les femmes sont autant (voire plus) agressives physiquement que les hommes dans leurs relations avec leurs partenaires de sexe opposé. Est-ce que les hommes eux aussi n’ont pas voulu vivre autrement ?

Une partie non négligeable des hommes a été satellisée sur des sites pornographiques. Vivant seuls, ils sont redirigés vers les plateformes de rencontre payantes de la nouvelle ère numérique. Et le divorce augmente. On peut penser avec Marx que le marché en avait besoin et qu’il a initié cette atomisation. Rappelons que la pin-up a été inventée en 1929 en pleine crise de la société de consommation aux États-Unis... sans quoi la pornographie serait restée lettre morte.

Cet essai élague ainsi trop de paramètres. Belinda Cannone pense que la «dévirilisation» est une sorte d’espoir, en se référant à une imagerie déplaisante de la virilité qui, elle pourtant, désigne benoitement les caractéristiques physiques de l'homme adulte. Cannone opte pour une sorte de puissance partagée. Elle conclut son essai par un texte qui laisse songeur par son idéalisme : «Quand les femmes sauront exprimer et vivre souverainement tous leurs désirs, quand les hommes auront tous adopté une masculinité douce et ouverte, alors l’amour-désir - qui exige, pour s’épanouir, entière réciprocité et reconnaissance mutuelle - sera vraiment l’amour des temps d’égalité». On retrouve ici ce biais fondateur de la pensée de Cannone : la femme doit exprimer tous ses désirs (mais lesquels ?) et l’homme doit adopter une «masculinité douce et ouverte». Il y a là une recomposition idéaliste selon une exigence féministe par laquelle les polarités sont subtilement mais simplement renversées : désir souverain de la femme, masculinité douce et ouverte (féminisée) de l’homme. Ce qui n’est guère égalitaire... Alors que l’on dénonce l’ordre ancien bourgeois et misogyne, voilà que ce même ordre bourgeois est devenu misandre.

Le titre de l’essai, Le Nouveau nom de l’amour tente de dire ce qu’est l’amour. «L’amour-désir, forme sublime de l’entre, incluant et l’amour et le désir, ou plutôt ne les différenciant pas, désir tissé d’affect et affect tramé de fièvre, l’amour-désir exige que nous soyons deux, mais que ce deux s’abolisse en un nous joyeux». Ce qui ne suppose, non plus, aucune égalité. Il n’y a ici en fait rien de nouveau. Reste l’amour, dit par exemple dans dans L’Amant de Lady Chatterley de D.H Lawrence ou dans Barry Lyndon (1976) de Stanley Kubrick ; quand l’héroïne, amoureuse coûte que coûte, se dresse contre sa classe, en dehors des injonctions à la mode ou des effets de masse. Des cas rares car il en va généralement autrement. Baudelaire affirmait, réaliste : «Moi, je dis : la volupté unique et suprême de l'amour gît dans la certitude de faire le mal. Et l'homme et la femme savent de naissance que dans le mal se trouve toute volupté».

Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 12/10/2020 )
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