L'actualité du livre
Essais & documentset Questions de société et d'actualité  

Le Choix des Larmes - Algérie : 1954-1962
de Jean-Pierre Vittori
Le Félin-Arte Editions 2002 /  22 €- 144.1  ffr. / 315 pages
ISBN : 2-86645-475-8

L’histoire entre confusion et émotion

A peine l’interview du gnral Aussaresses sur l’utilisation de la torture en Algrie avait-elle t publie par Le Monde en novembre 2000 qu’une nue de personnalits minentes s’emparaient de ce sujet brlant. Journalistes, crivains, analystes, consultants, philosophes, tmoins, anciens combattants, animateurs, chanteurs, tudiants, ecclsiastiques, intermittents du spectacle, animateurs socio-ducatifs, sportifs, responsables associatifs : : tous avaient leur mot dire, leur tmoignage apporter, leur analyse fournir, leur indignation clamer, leur tribune signer, leur ptition marger, leur article publier… Autant dire qu’il fut complexe, dans cette pousse de fivre hexagonale (Michel Winock), de sparer le bon grain de l’ivraie . Le Choix des Larmes est au nombre des dernires publications repres dans le sillage de l’ affaire Aussaresses . Qu’en est-il ?

Cet ouvrage est n d’un reportage sur la guerre d’Algrie ralis par Andr Gazut dont Jean-Pierre Vittori fut le conseiller historique. Prolongement littraire du document audiovisuel, Le Choix des Larmes rvle une construction originale : la retranscription des interviews du documentaire alterne en effet avec les comptes-rendus des dbats qui se droulrent l’Assemble nationale au cours de la guerre d’Algrie et les considrations personnelles de l’auteur. Tmoignages, archives et rflexion forment donc l’ossature de ce livre et offrent ainsi une vision impressionniste du conflit. Entre les considrations parlementaires gnrales et la narration du quotidien du conflit par les anciens appels apparat un abme que cet ouvrage met parfaitement en vidence. Jean-Pierre Vittori, lui-mme ancien appel en Algrie, s’efforce de faire le lien entre les deux sphres au travers du prisme critique de son parcours personnel avant, pendant et aprs son passage en Algrie. Car cet ouvrage se veut aussi un levier de la rappropriation mmorielle de la guerre d’Algrie par la France.

C’est malheureusement cette double-ambition qui fait la faiblesse de l’ouvrage : perptuelle oscillation entre la mmoire et l’histoire, Le Choix des Larmes ne parvient pas trouver une identit prhensible et rutilisable par son lecteur. Certes les extraits des dbats sont judicieux et leurs contenus souvent difiants ; certes les tmoignages sont parfois trs drangeants ; certes l’auteur fait montre d’un souci d’honntet louable, mais hlas ! le lecteur attentif et critique chouera faire merger une ligne directrice opratoire, permettant une analyse pertinente du conflit, de ses interprtations et de ses rpercutions dans la mmoire collective . Outre la nature schizode de l’ouvrage, certains aspects mthodologiques incitent soulever d’autres rserves.

Dans la ligne de la production ditoriale post-Aussaresses , Le Choix des Larmes pche par monomanie puisque le contenu entier de l’ouvrage se focalise sur la question de la torture. Aborde suivant une mthode alatoire, non statistique, caricaturalement gnralisante, elle touffe l’analyse dans l’œuf, d’autant plus que les autres aspects du quotidien des soldats d’Algrie ne sont absolument pas abords. Affirmer indirectement, partir des tmoignages recueillis par Andr Gazut (suivant une slection dont on ignore les critres !) que la mmoire des centaines de milliers d’ anciens est polarise par la question de la torture, semble sinon aberrant, du moins trs rducteur. Jean-Charles Jauffret, dans Soldats en Algrie – 1954-1962 – Expriences Contrastes des Soldats du Contingent (Autrement – coll. Mmoire, 2000), a bross un tableau convaincant de la vie de ces soldats en en voquant les multiples facettes et sans occulter la torture. Il a bien montr qu’il s’agissait d’une exprience contraste qui ne saurait tre rduite au souvenir direct, indirect ou fantasmatique de la torture.

Par ailleurs, du point de vue sociologique, les questionnaires d’Andr Gazut retranscrits par Jean-Pierre Vittori sont trs contestables. Navigants entre la mthode semi-directive et la mthode participative, ils ne permettent pas de faire merger des rponses dans un contexte de totale neutralit. Andr Gazut manifeste ainsi une forte tendance suggrer les rponses de ses tmoins dans ses questions : C’est un sentiment de racisme qui se dveloppe ? (p. 105) ; ou poser des questions uchroniques dont la pertinence est douteuse : S’il y avait eu un message fort des gouvernements, de la hirarchie, on aurait pu viter (les excs) ? (p. 188). Claire Mauss-Copeaux, dans Appels en Algrie – La parole Confisque (Hachette, 1999) avait manifest le mme travers. Il est dommage que Jean-Pierre Vittori, en tant que conseiller historique, n’ait pas adopt de distance critique par rapport ces grilles d’entretien.

Si Le Choix des Larmes manifeste un rel souci d’honntet, de recul et d’introspection, les nombreux travers mthodologiques de l’ouvrage ne lui permettent pas de franchir le cap de la crdibilit et de prendre ainsi place parmi les ouvrages de rfrences. On retiendra nanmoins le potentiel norme que recle le dpouillement des dbats parlementaires contemporains ce conflit et dont Jean-Pierre Vittori nous offre une slection passionnante.

Guillaume Zeller
( Mis en ligne le 27/11/2002 )
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