L'actualité du livre
Essais & documentset Questions de société et d'actualité  

Le Mythe du Fossé Nord-Sud, Entretien avec Yves Montenay



Yves Montenay, Le Mythe du Foss Nord-Sud
Les Belles Lettres 2003 / 18 - 117.9 ffr. / 214 pages
ISBN : 2-251-44240-5


Le Mythe du Fossé Nord-Sud, Entretien avec Yves Montenay

Yves Montenay, 62 ans, combine un double parcours industriel et universitaire. Son exprience de plus de vingt ans dans le secteur nergtique lui a permis de dvelopper une vision internationale, au coeur des problmatiques du dveloppement, grce des missions trs nombreuses dans les pays Arabes, en Amrique du Sud et du Nord, en Asie du Sud-Est et en Europe. Rcemment, il a galement men des missions oprationnelles indpendantes qui lui ont permis daccrotre son expertise en Afrique sub-saharienne et au Japon. Yves Montenay a longtemps enseign lconomie lInstitut Politique de Paris et la dmographie lInstitut de Dmographie Politique de Paris IV, (Paris-Sorbonne). Il est aujourdhui charg de cours et directeur dtudes lESCP-EAP o il traite les questions lies la dmographie, au dveloppement, la francophonie et lIslam. Il est centralien, titulaire dun DES dconomtrie, diplm de lInstitut dEtudes Politiques de Paris et docteur en dmographie politique. Il est lauteur de Le Socialisme contre le Tiers-Monde (Albin Michel, 1992) et a accept de rpondre aux questions de Parutions.com.

Parutions.com : Dans votre ouvrage, vous dressez un tableau trs ngatif du dbat li au dveloppement. Selon vous, les problmes fondamentaux du dveloppement ne peuvent tre rsolus car ils sont traits au travers dune grille de lecture totalement fausse. Quelles sont les grandes caractristiques de cette grille ?

Yves Montenay: Le dveloppement du Sud est effectivement analys au travers dune grille danalyse fausse. Heureusement elle ne concerne quun milieu relativement restreint mais trs influent. En France, ce sont bien souvent les milieux enseignants, les journalistes et les milieux politiques avec un large dbordement sur la droite en raison de je ne sais quel complexe qui sont principalement concerns. Au risque de heurter, jai constat que ceux qui aujourdhui saisissent le mieux les mcanismes sont les anciens coloniaux oprationnels qui jouissent dune bonne connaissance du terrain et taient souvent amoureux de leur mission.

Le marxisme-lninisme a largement fauss la problmatique : pour branler lOccident, Lnine prconisait en effet de contourner lEurope par le Sud en instrumentalisant les mouvements dits de libration nationale. Il sagissait de saper la socit occidentale et non de rflchir au dveloppement. Par ailleurs lessor conomique des anciennes mtropoles aprs la dcolonisation montre quel point Marx stait tromp quant la nature du dveloppement capitaliste (je prfre le mot libral).
Pourtant certains persistent charger les pays riches de tous les maux qui accablent aujourdhui le Sud. Cela permet de faire une critique de la socit occidentale et fournit des arguments simples aux dirigeants du Tiers Monde et leurs conseillers pour expliquer la misre de leurs pays. Cela procde enfin dun certain anglisme, complex par le contraste entre la pauvret du Sud, et la vie en Occident.

Il faut bien sr nuancer : de nombreux partisans de la dcolonisation, ayant par exemple aid le FLN en Algrie, se sentent aujourdhui totalement flous et rejettent dsormais le simplisme de la mauvaise conscience occidentale. Certaines ONG prennent galement conscience que les blocages et les pillages viennent surtout des autorits locales et quelles se font instrumentaliser.

Aujourdhui, la lecture du dveloppement est une continuation du tiers-mondisme par dautres moyens . Les trois accuss sont dsormais le Nord no-colonial, le libralisme et, de faon croissante, les Etats-Unis. Je parle peu de la dnonciation des Etats-Unis dans mon livre car je me concentre sur les mcanismes du dveloppement.

Bref il sagit dune instrumentalisation de la pauvret pour critiquer le libralisme. Un livre comme LHorreur Economique, de Viviane Forrester, illustrait dj parfaitement cela en flattant une ignorance crasse et souvent volontaire : comme il est confortable de penser que le niveau de vie tombe du ciel et que les difficults viennent de mchants qui dtournent la manne !

Cette dnonciation des mfaits du Nord sest double de recettes calamiteuses, comme lindustrialisation outrance, et la substitution aux importations. Cette stratgie, fortement imprgne de planisme socialiste, a conduit des dsastres conomiques et cologiques. En effet, le manque de devises, de sous-traitants, de comptences technologiques et labsence de culture dentreprise nont pas permis la cration de richesses et donc le dveloppement. Le cas de lAlgrie illustre merveille ce phnomne que lon a galement pu constater en Chine ou au Vietnam par exemple.

Autre solution prconise par les responsables des pays du Sud, leurs conseillers et leurs avocats du Nord : la demande systmatique dindemnisation pour les crimes supposs de lesclavage, du colonialisme, etc Cette pratique a connu un bel essor sur le continent africain et je ne vois pas en quoi ces indemnisations feraient autre chose que multiplier les cas denrichissements personnels ou consolider les pouvoirs en place, comme le montrent les difficults du bon usage de largent de laide ou du ptrole.

Le marxisme-lninisme a eu aussi comme avantage de lgitimer intellectuellement des pratiques bien commodes pour certains dirigeants : parti unique et matrise des ressources par le pouvoir. Quand la catastrophe humaine est apparue, on a commenc par nous dire quil sagissait dune raction invitable aprs lhorreur coloniale. Cest faux : dautres modles post-coloniaux ont exist, comme en Cte dIvoire, au Sngal, Madagascar, en Tunisie ou au Maroc. Quand des coups de force marxistes (comme Madagascar en 1975) ont mis bas ces rgimes plus ouverts et relativement efficaces, lOccident est rest passif, ttanis par laccusation de no-colonialisme.

Parutions.com : On sen aperoit, cette grille danalyse trouve ses origines dans un terreau idologique et historique dj ancien. Pour schmatiser, on peut remonter rapidement aux thories de Lnine sur limprialisme (stade suprme du capitalisme) et leurs diverses lectures que lon peut qualifier de progressistes. Cette persistance est un phnomne surprenant : si le marxisme et ses avatars ont t discrdits par la chute du Mur de Berlin en 1989, les expriences socialistes menes dans le Tiers-Monde se sont galement rvles dsastreuses (Mozambique, Cuba, Angola, Cambodge). Le bilan est sans appel. Comment expliquer ce phnomne?

Yves Montenay: Cette grille de lecture a dur notamment parce que lvolution politique dune bonne partie du Tiers Monde a t verrouille.. Aujourdhui, un grand nombre de dirigeants du Sud sont en place depuis des annes, que ce soit en premire ligne (Castro, Mugabe) ou en seconde ligne (les gnraux algriens).

Mais ce verrouillage a conduit des catastrophes conomiques qui ont contraint ces Etats faire appel laide du Nord. Ce furent les cas du Mali, de la Guine ou de Madagascar, ou plus rcemment encore de lAlgrie qui a sollicit laide internationale en 1994.
Aujourdhui, le FMI conditionne ses prts des mesures de libralisation et de rduction des dficits des Etats. Le problme, cest que dans ces rgimes, o rgnent bien souvent coteries et corruption, les premiers budgets rduits par les pouvoirs en place sont lducation et la sant car il est impossible de toucher ceux de larme ou aux subsides discrtement verses aux membres de la famille ou du clan. Il est ais, aprs, daccuser le FMI de mettre le Tiers Monde genoux!

Les raisons de cet aveuglement durable en Occident demeurent assez mystrieuses. Dans le cas de la France, nous pouvons cependant avancer trois raisons. La premire semble venir de notre enseignement, orient gauche du fait dinerties idologiques prolonges par la cooptation universitaire et relayes par les manuels scolaires conus et rdigs par ces mmes enseignants. La seconde raison est la crispation du corps enseignant qui voit son prestige et son pouvoir remis en cause : le discours monolithique sur le dveloppement lui permet de sceller son identit et daccuser une socit qui ne reconnat pas ses mrites. Enfin, il ne faut surtout pas oublier comment les discours critiques, que certains leaders anticolonialistes ont pu tenir sur le post-colonialisme, ont t rprims, parfois frocement. Ce fut par exemple le cas en Algrie, avec llimination progressive des responsables du FLN militaire historique par le FLN politique.
Tout cela se situe dans le contexte dune quatrime raison, plus floue : un trange phnomne collectif de haine de soi, propre lOccident, et dont il est difficile didentifier les causes profondes.

Parutions.com : Votre ouvrage refuse les lectures binaires du monde et la recherche de la causalit unique. Fidle une certaine tradition librale, celle de Tocqueville, vous semblez davantage vous attacher la complexit de lindividu libre et aux causalits multiples. Ceci est particulirement vrai pour les questions du dveloppement. Quelles sont, votre sens, les grandes causes du sous-dveloppement que la vulgate actuelle, cantonne la litanie des mfaits du no-libralisme mondialis, refuse dadmettre? Dun point de vue plus prospectif, quel est votre point de vue sur lvolution probable de la thorie du dveloppement ? La vision no-lniniste et culpabilisante a t-elle encore de beaux jours devant elle ? Au contraire, le libralisme au sens originel (et non ce faux-nez dont saffuble le capitalisme pour dissimuler ses excs, comme disait Bourbon-Busset) pourra t-il prochainement avancer sereinement ses propositions conomiques, dmographiques et culturelles

Yves Montenay: A mon sens, les solutions librales finiront par simposer delles-mmes, mais trs long terme. Comme je vous le disais, le systme demeure largement verrouill et ne sautera que quand les ultimes ressources auront disparu et que lappel de lOccident laide simposera, comme ce fut le cas lorsque lURSS implosa. Mais laide persistante retarde le processus et entretient le sous-dveloppement et lautocratie, comme Cuba pour prendre un exemple particulirement frappant.

Je vois pour ma part deux causes majeures du sous-dveloppement, largement escamotes par lidologie dominante : les problmes de la scolarisation et labsence dEtat efficace. La scolarisation est soit insuffisante (en Afrique Noire) ou de mauvaise qualit (dans une bonne part du monde musulman). L non plus, ce nest pas une fatalit : le cas de la Thalande ou la Core du Sud et de tous les pays du Sud en progrs rapide le dmontrent amplement.

La seconde explication est labsence dEtat efficace, centr sur les trois missions que lui attribuait Adam Smith, cest--dire la scurit, la justice et lappui aux infrastructures les plus lourdes (routes, aroports et scolarisation). Ce cadre souple et lger est le seul permettant le dveloppement de la richesse comme le prouve indiscutablement un Etat comme Singapour. Jen profite pour mentionner une consquence dsastreuse de labsence dEtat : lincapacit dutiliser correctement les fonds de laide internationale. Plus un pays est pauvre et moins on peut laider efficacement.

Parutions.com : En distribuant ses invits du G8 les contre-propositions des altermondialistes runis en Suisse, le prsident Chirac volue sur deux terrains nettement antagonistes. Quel est votre point de vue sur le positionnement actuel de la France face aux questions du dveloppement? Ce double positionnement est-il viable? Quelles peuvent en tre les consquences terme?

Yves Montenay: Javoue que je ne comprends pas trs bien ce que veut faire le prsident Chirac. Sur certains dossiers, comme les subventions agricoles, on a le sentiment quil na pas une vue claire de certaines contradictions. Je voudrais ajouter que cest dautant moins facile que certains dirigeants du Sud sont trs heureux de ces contradictions, qui, dans le cas de lagriculture, simplifient lalimentation de leurs villes et leur permet un contrle politique et financier. Le fait que cela nuise au dveloppement ne les intresse que pour la rhtorique. Je pense que les contradictions incarnes par Jacques Chirac se rsoudront bureaucratiquement, par les systmes habituels de subventions et de quotas, qui permettent de respecter les intrts divergents tout en maintenant une attitude commune.

Parutions.com : Il est un concept la mode aujourdhui, qui fait lunanimit en dpit dune dfinition peu explicite : le dveloppement durable. De lintellectuel rive gauche au patron de multinationale, chacun senthousiasme pour ce nouveau principe quil promeut soit par des tribunes mdiatiques, soit par de fracassantes campagnes de marketing. On cre des ministres, on runit des colloques internationaux, on publie des actes Que pensez-vous de ce concept? Quel est son sens ? De quoi lengouement quil suscite est-il le symptme?

Yves Montenay: Ce phnomne est effectivement intressant. Jenseigne lESCP et jassiste un engouement sans prcdent pour ce concept plutt flou. Jaurais tendance parler dune certaine schizophrnie puisque ces tudiants dune part se lancent dans des considrations souvent anti-conomiques ou anti-entreprises, et dautre part simprgnent dun certain culte de lentrepreneur, et de limpratif incontournable de la rentabilit : sans profit, lentreprise meurt en quelques mois. Au sommet de Johannesburg, on a assist une tentative de rconciliation des deux logiques.
Lexpression dveloppement durable peut tre lobjet de plusieurs lectures diffrentes, bien souvent inattendues. Jen distingue trois.

La premire pourrait tre qualifie de gaucho-cologique. Elle rejette catgoriquement le concept de dveloppement durable, quelle considre comme antithtique terme terme. Pour les tenants de cette vision, le dveloppement, cest le non-durable par essence, le pillage, etc. Seuls une politique malthusienne et un dmantlement des infrastructures, ainsi quune baisse rapide du nombre des hommes et de leur niveau de vie permettront de garantir lhabitabilit de la plante demain.

La seconde est celle de lentrepreneur pour qui le dveloppement est durable par essence. En effet, la condition de la prennit de lentreprise, cest, entre autres, la prservation des sources de matires premires, le respect des salaris et de leurs conditions de travail. Preuve avance de ce phnomne vertueux, les pays dvelopps sont ceux o lesprance de vie est la plus longue, la sant la meilleure, et o la pollution est en voie de rduction.

Il existe enfin une vision intermdiaire, rformiste, qui consiste constater les dfauts du systme actuel mais rappeler que lentreprise est le meilleur outil de la cration de richesse (au sens large, comprenant par exemple les mdicaments ou les techniques anti-pollution). Or, il est de lintrt de lentreprise davoir, par exemple, une main doeuvre qualifie et des dbouchs. Par consquent, lentreprise tout intrt oeuvrer pour lalphabtisation du Tiers Monde, ou encore combattre le SIDA, que ce soit directement, comme cest souvent le cas en Afrique, ou en encourageant laction gouvernementale.

Parutions.com : Vous vhiculez dans votre livre un certain nombre dides qui ne plairont pas : la colonisation a cot plus aux puissances imprialistes quelle na rapport (comme la dmontr Jacques Marseille), le modle du dveloppement est le modle occidental et pas un autre, le traitement du sous-dveloppement par limmigration massive nest une bonne solution ni pour les migrants ni pour les territoires daccueil. Pour rsumer, vous considrez que les hrauts occidentaux du Tiers-Monde sont de vritables pompiers pyromanes qui entretiennent, leurs corps dfendant ou non, le phnomne du sous-dveloppement. Est-il facile aujourdhui de dvelopper de telles ides, et plus encore de les diffuser?

Yves Montenay: Non ce nest pas facile ! Vous remarquerez que mon ouvrage Le Socialisme contre le Tiers-Monde, paru en 1992, fut un des premiers en langue franaise voquer ces problmatiques. On en compte toujours trs peu. Et je ne vous cacherai pas que le manuscrit du livre dont nous parlons aujourdhui a t accueilli de manire horrifie par la plupart des diteurs avec qui jtais en contact !

Propos recueillis par Guillaume Zeller, Paris, juin 2003.
( Mis en ligne le 19/06/2003 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2022



www.parutions.com

(fermer cette fenêtre)