L'actualité du livre
Essais & documentset Questions de société et d'actualité  

Notre première mondialisation - Leçons d'un échec oublié
de Suzanne Berger
Seuil - La République des idées 2003 /  10.50 €- 68.78  ffr. / 96 pages
ISBN : 2-02-057921-9
FORMAT : 14x21 cm

Traduit de l'amricain par Richard Robert.

L'auteur du compte-rendu : Aprs un DEA d'Histoire Sciences-Po et un DEA de Sciences politiques, Dominique Margairaz est actuellement doctorant l'IEP de Paris o il travaille sur les rapports entre les historiens et le nationalisme la "Belle Epoque".


Une intéressante comparaison

Cet essai de Suzanne Berger, politologue amricaine, professeur au MIT de Cambridge, rappelle que ce qui aujourd'hui porte le nom dsormais banalis de "mondialisation" avait dj largement commenc durant la priode cruciale 1870-1914, engendrant le dveloppement exponentiel du capitalisme international, l'essor de mouvements migratoires colossaux et d'avances techno-scientifiques majeures.

La nouvelle modernit telle qu'on la dfinit l'heure actuelle, l'aube du XXIe sicle, puise sa source dans les vnements de la fin du XIXe et le dbut du XXe sicle. L'Etat, la science, la dmocratie librale, la finance internationale, l'uniformisation culturelle "bourgeoise" se structurent et faonnent dfinitivement le devenir du monde. L'auteur cherche replonger dans cette poque afin de trouver des lments de comparaison avec ce que nous vivons actuellement. La mondialisation s'apparente au nouveau visage d'un projet dj ancien li l'idologie du progrs et qui serait sa conscration tant sur le plan conomique que politique. Pourtant, au moment o l'on semble sur le point de concrtiser ce dessein, l'inquitude et les conflits guettent jusqu' semer le trouble dans les consciences.

L'auteur voque le dlitement progressif du compromis dmocratique de contrle du capitalisme par les Etats, que ce soit en Europe ou aux Etats-unis. L'exprience du "capitalisme euphorique et sauvage" des annes 20 aux Etats-Unis, a conduit le pays la catastrophe lors de la crise de 1929. De nos jours, le rve d'un capitalisme no-libral mondialis et dbrid resurgit sous une nouvelle forme et branle les cadres de vie tatique traditionnels, les normes sociales, nationales, locales et familiales. S. Berger tudie plus prcisment le cas de la France entre 1870 et 1914 : elle montre comment la vieille nation participe l'ouverture conomique des frontires par le truchement dinvestissements financiers, notamment en Russie tsariste, qui vont se rvler coteux la suite des rvolutions de 1905 et 1917. Elle ajoute que la rgle de mobilisation massive des capitaux vers l'tranger sert essentiellement le retour sur investissement court terme et ne se fonde pas sur une vision durable de l'avenir conomique. La spculation internationale l'emporte promptement sur l'idal national productif.

Pourtant, l'instar de la premire mondialisation, l'pisode du 11 septembre 2001 a souvent t interprt comme un premier signe contraire la poursuite de ce projet global. La tension internationale, les conflits entre pays du Sud, les oppositions idologiques radicalises au sein de pays longtemps stabiliss depuis 1945, avivent le besoin de scurit publique dans un univers qui aspire abolir les frontires. La Premire Guerre mondiale et les annes qui suivent ont marqu un retour au protectionnisme, au repli national, l'autarcie conomique par rapport la dimension internationale : la contraction du communisme en URSS en est un bon exemple.

La mondialisation actuelle reprsente un enjeu fondamental pour la gauche rformiste qui accepte la tendance gnrale tout en souhaitant en rguler les effets les plus abusifs pour la cohsion sociale. Mais Suzanne Berger voque qu'au cours de la priode 1870-1914, l'Etat toffait progressivement ses attributions sociales, conomiques et militaires. Les thurifraires de la premire mondialisation pensaient que l'enrichissement conomique tait le seul pralable une coopration politique et l'tablissement d'une paix dfinitive. A cette poque, la question : "la mondialisation conduit-elle inexorablement la paix ?" tait dj d'actualit.

La politologue estime que cette premire mondialisation restait compatible avec la dmocratie. Elle interpelle les mmoires au sujet de ce premier chec historique : la Premire Guerre mondiale prouve que l'intgration conomique n'engendre pas spontanment un ordre mondial fond sur les changes pacifiques entre les nations. L'auteur tente alors de poser la question de la compatibilit entre capitalisme et dmocratie tandis que la dmocratie librale souffrirait paradoxalement de sa victoire de 1989.

C'est l un essai intressant mme si sa thse reste classique. Ce livre a l'avantage d'envisager une priode qui ressemble beaucoup la notre et avec laquelle il faut davantage se confronter pour claircir les interrogations qui nous assaillent l'ore d'un sicle sannonant turbulent.

Dominique Margairaz
( Mis en ligne le 21/11/2003 )
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