L'actualité du livre
Essais & documentset Questions de société et d'actualité  

La Philosophie déplacée - Autour de Jacques Rancière, Colloque de Cerisy
de Laurence Cornu , Patrice Vermeren et Collectif
HORLIEU Editions 2006 /  39 €- 255.45  ffr. / 522 pages
ISBN : 2-916617-00-0
FORMAT : 13,0cm x 21,0cm

L'auteur du compte rendu: Guy Dreux est professeur certifi de Sciences Economiques et Sociales en rgion parisienne (92). Il est titulaire d'un DEA de sciences politiques sur le retour de l'URSS d'Andr Gide.

Les indisciples de Rancière

A l'initiative de Laurence Cornu et Patrice Vermeren, le colloque de Cerisy a runi une trentaine de lecteurs de Jacques Rancire. Chacun, sa manire, tmoigne de la vivacit de cette pense qui, pour tre discrte, n'en apparat pas moins centrale pour tous ceux qui s'intressent l'ducation, la constitution des sujets politiques, l'esthtique et la littrature, la relation savoir/pouvoir ou plus gnralement encore la question de la dmocratie et de l'galit (que beaucoup de nos contemporains ont prises en haine).

Centrale, parce que la force de Jacques Rancire est d'avoir toujours su concentrer sa rflexion sur la remise en cause des prmisses tenus pour les plus vidents de la rflexion philosophique. Vivace, parce qu'elle rencontre des proccupations multiples comme le dmontre amplement la diversit des origines (intellectuelles et/ou nationales) des auteurs ici runis.

Il est bien entendu impossible de rsumer l'ensemble de ces contributions. Nous n'indiquerons ici que trois axes que nous avons pu reprer. Certains articles concernent la rception et l'utilisation de certains ouvrages de Jacques Rancire. Ainsi, Walter Kohan prsente la rception un peu embarrasse au Brsil de quelques crits de Rancire, et notamment du Matre ignorant. L'ouvrage, "par l'anarchisme de Jacotot" prcise-t-il, semble avoir compliqu et contrari l'optimisme de certains mouvements d'ducation et, plus particulirement, certains disciples de Paulo Freire. Mathieu Potte-Bonneville, pour sa part, considre les crits actuels des intermittents du spectacle en lutte, dans lesquels la rfrence Jacques Rancire et Michel Foucault permet de souligner les deux "versions" d'une rflexion sur le sujet politique.

D'autres articles s'attachent prciser certains aspects du parcours philosophique de Jacques Rancire. On a souvent pu signaler qu'il n'a pas multipli les sujets de rflexion mais s'est plutt efforc de poursuivre ses interrogations et ses problmatiques et de dplacer ses points d'appui. Sa rflexion sur l'esthtique qui prside aux dcoupages de la pense politique en est un des exemples les plus significatifs. C'est l une bonne raison pour revenir, comme le fait Alain Badiou, sur le point de dpart de cette pense originale. Cet auteur, dans une honnte analyse de quelques-uns de ses diffrends avec Jacques Rancire, souligne en effet le point inaugural de leur pense, en l'occurrence le paradoxe propre aux annes 1965-1968 : "la bascule entre une sorte d'idologie philosophique dominante sous le paradigme de l'absoluit des savoirs scientifiques et une srie de phnomnes politico-idologiques qui, au contraire, dveloppent la conviction que la connexion entre savoir et autorit est une construction politique oppressive, qui doit tre dfaite, au besoin par la force." Pour rpondre cette difficult, celle de la transmission des expriences et des savoirs dans le cadre mme d'une critique de l'autorit des institutions, et pour mener la "bataille sur les deux fronts", les deux auteurs auraient dvelopp des perspectives particulires qu'illustrent bien deux oxymores : le "matre ignorant" pour Rancire, l'"aristocratie proltaire" pour Badiou.

Enfin, certains articles tentent de prciser ou d'interroger des aspects particuliers de la pense de Jacques Rancire. Ainsi, pour Jean-Luc Nancy, si Jacques Rancire refuse d'utiliser des catgories et notions classiques de la mtaphysique (et refuse en gnral toute ontologie), il n'en demeure pas moins que cette mtaphysique ne cesse d'affleurer dans ses crits. Il prsente toujours les pratiques artistiques ou les actes politiques comme des agencements et des jeux avec ces agencements mais il n'chapperait toutefois pas, malgr lui, au recours aux rfrences plus classiques L'Art et LA politique.

Art et politique, esthtique et dmocratie sont d'ailleurs les domaines que Jacques Rancire a russi lier par quelques "dplacements" caractristiques de sa pense. C'est cette dimension que les coordonnateurs de l'ouvrage ont voulu mettre en exergue par ce titre : La philosophie dplace. Ce dplacement signifie pour Laurence Cornu et Patrice Vermeren "qu' parler d'esthtique, la question politique n'aura pas t abandonne, mais dplace, d'une scne une autre." Mais, ici, d'une scne l'autre ne signifie pas changer de sujet. D'une certaine manire on pourrait mme dire que Jacques Rancire n'en a jamais eu qu'un seul : l'galit. C'est d'ailleurs cette question que le philosophe consacre son bel article qui vient clore le volume : La mthode de l'galit. On peut y lire : "Mon travail a donc t d'extraire le schma ou le linament du processus galitaire comme puissance de connaissance et d'action." La Philosophie dplace constitue en quelque sorte une trs belle invite vrifier cette puissance de l'galit.

Guy Dreux
( Mis en ligne le 23/03/2007 )
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