L'actualité du livre
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Le Regard vide - Essai sur l'épuisement de la culture européenne
de Jean-François Mattéi
Flammarion 2007 /  20 €- 131  ffr. / 302 pages
ISBN : 978-2-08-210589-7
FORMAT : 14 x 22 cm

L'auteur du compte rendu : Juriste, essayiste, docteur en sociologie, Frdric Delorca a dirig, aux Editions Le Temps des Cerises, Atlas alternatif : le monde l'heure de la globalisation impriale (2006).

Le point aveugle de l’universalisme européen

Il est des questions lancinantes qui travaillent les lettrs europens dans leurs revues et leurs ouvrages depuis au moins deux dcennies : quest-ce que la culture ? Quest-ce que lEurope ? Quest-ce que notre continent apporte lhumanit ?

Jean-Franois Mattei, aprs beaucoup dautres, entreprend de leur apporter une rponse partir dun point de vue ouvertement conservateur : celui du restaurateur des valeurs classiques face aux crises et aux doutes inutiles. Plus quune dmonstration, le livre est une mobilisation, de tout ce que lEurope a compt de grands philosophes et de grands artistes, de valeurs acadmiques incontournables, convies au grand banquet de la rconciliation europenne. Kant, Nietzsche, Platon, Shakespeare, Patočka, Heidegger, Kundera, Saint-Paul, Benjamin, toutes les grandes rfrences en vogue dans les dners mondains, sont invoques, dans un bric--brac incantatoire, vibrant loge de la mtaphysique, de lIdal, de la transcendance, du regard sur lme, des toiles.

Le fin mot de cette apologie est finalement assez simple. On pourrait le rsumer ainsi : tout nous est donn mais nous ne savons pas quoi en faire. Le point de vue europen est spontanment lumineux, universel, entretenant un commerce particulier avec labsolu et la transcendance, mais les esprits distraits le gchent en se laissant fasciner tantt par le mouvement, tantt par une altrit mal comprise, tantt par le narcissisme : enfants turbulents que lautorit paternelle acadmique doit rappeler lordre.

Le propos serait crdible, si justement le livre sortait une seconde de lenthousiasme incantatoire pour sastreindre une argumentation rigoureuse, cest--dire, prcisment, une confrontation avec laltrit des faits et des thses dissidentes. Car luniversalit europenne, si chre manifestement lauteur, ne se dcrte pas : elle sobtient, sans quoi on en reste sa dimension la plus abstraite dirait un hglien voire la plus arbitraire, la plus mensongre, la plus chimrique. Une universalit qui, ds la premire page, commence par nier laltrit des auteurs quelle embrigade pour la justifier, pour ensuite affirmer quelle est si pure et si indpassable, que nulle altrit finalement ne lui rsiste, prte a sourire. Il y a l quelque chose du songe noplatonicien dont on ne se rveille jamais dans ce genre de dmarche. La vida es un sueo.

Au moins le propos et-il pu acqurir un peu de crdit sil stait efforc de dmontrer en quoi la prtention europenne luniversalisme pouvait savrer plus fonde que les autres et il nen manqua point tout au long de lhistoire humaine, depuis ces chefs de tribus qui croyaient rgner sur toutes les nations ds lors quils avaient conquis leurs voisins, et relgu les insoumis au statut de lanimal, jusqu ces immenses entreprises universalistes, et pour lessentiel non europennes, que furent la rvolution bouddhiste surtout lpoque de lempire Maurya, la rvolution islamique sous Mahomet, les socialismes russe et du tiers-monde par exemple. En confrontant luniversalit europenne ces rivales, J.-F. Mattei et au moins d affronter le problme de la multiplicit des substances qui occupe les premires lignes de LEthique de Spinoza, ce qui let au moins contraint aligner, sur un mode dialogique, quelques raisons au fondements de sa thse.

Personne ne sera surpris (et surtout pas un lecteur de Lvinas) que dans luniversalisme solipsiste de Jean-Franois Mattei, la premire valeur sacrifie soit lthique. Lauteur crit en sappuyant sur Cicron : La colonisation est, par essence, une entreprise de culture de la terre et des hommes, car cest prcisment en labourant sa culture que lon peut habiter son sol. Mais rejeter, avec les crimes de la colonisation, les russites de la culture cest sabandonner une haine insense de soi (p.278). Il noublie alors quun petit dtail : que coloniser (au temps de Cicron comme aujourdhui, mme si les scribes du pouvoir passent ce fait sous silence) cest surtout et en premier lieu voler la terre et la dignit des hommes et accessoirement, sils se rebellent lexcs, jeter du sel dessus pour que rien ne repousse comme sur les ruines de Carthage. Prtendre que la russite conomique ou autre efface le crime originel, cest passer par pertes et profits le droit de lautre (du colonis spoli) sa reconnaissance en tant que sujet distinct de soi-mme, et dont la singularit nest nullement monnayable. J.-F. Mattei le fait dailleurs sans complexe encore quand il affirme que la supriorit [de la culture europenne] est manifeste du point de vue de lthique (p.272) parce que le jugement que Lvi-Strauss porte sur les victimes du colonialisme ne provient pas des peuples exploits ou supprims, qui ont pour la plupart disparu, et ne sappuie aucun moment sur leurs habitudes culturelles. Il sagit l dun jugement moral, qui relve de Kant aussi bien que de Las Casas. (p. 272) Ce propos effrayant, pris la lettre, signifie que les Indiens dAmrique, les Noirs dAfrique, les peuples dAsie et dOcanie taient en eux-mmes si dpourvus de sens moral, que la condamnation du colonialisme ne peut procder de leurs valeurs si eux-mmes ont dnonc les crimes de lhomme blanc, ils nont pu le faire que grce aux catgories thiques enseignes par la culture europenne.

Ici, le rve veill bascule dans le cauchemar, et la thse confine labsurde, car prcisment, elle revient nier lhumanit (dont relve la capacit de discerner le bien du mal) ce qui nest pas soi-mme. Elle rejoint ainsi le plus primitif des ethnocentrismes. Quant au postulat selon lequel la culpabilit du penseur europen atteste le sens thique de la civilisation laquelle il appartient et attnue soi seul lampleur du crime, cest au mieux une illusion intellectualiste.

La 13me dcret du roi Asoka crit en Inde en 256 av. Jsus-Christ proclame : Le Roi Piyadasi aim des dieux conquit les Kalingas huit annes aprs son couronnement. Cent cinquante mille furent dports, cent mille furent tus et bien plus moururent... Maintenant le Roi Piyadasi aim des dieux ressent un remord profond davoir conquis les Kalingas. En effet, lAim des dieux est profondment pein par le meurtre, la mort et la dportation qui ont lieu quand un pays non-conquis est conquis. Quen conclurait M. Mattei au creux de son solipsisme ? Que le roi Asoka tait un europen kantien qui signorait ? Ou quil dtenait lui aussi un rapport spcial aux universaux moraux qui laurait lgitim (sil avait invent la machine vapeur) conqurir le monde en lieu et place des Europens ?

Il serait ais de montrer que les mmes non-sens se retrouvent dans le regard que Jean-Franois Mattei porte sur la cration, lart, le dsir, rduits des fins propagandistes de domination. Dans tous les domaines quaborde lauteur, on tombe de ce fait dans une pathologie de lenfermement : lenfermement dans les idaux poss a priori par lauteur dans son soliloque, et face auquel toute tentative de fuite est disqualifie comme entache dune contradiction intrinsque et voue sa propre destruction. Il y a l quelque chose de lobsession involutive du retour au point de dpart, qui jette lanathme sur les forces centrifuges (ce nest pas un hasard si lultime vu du livre est de retrouver'le chemin qui conduit chez nous).

On est trs loin ici de ce qui fait prcisment la dynamique vritable de luniversalit, savoir la somme du travail laborieux des anthropologues (qui ne se rsume pas aux crits de Lvi-Strauss), de philosophes scrupuleux (comme par exemple Franois Jullien dans son dialogue serr avec la culture chinoise classique, si mconnue en Occident), et, dans un ordre moins thorique, de militants engags. Ces uvres, toujours en tension avec la figure de lautre (quil faut se garder dabsolutiser sous peine de retomber dans une mtaphysique creuse), toujours sur le point de ramener, tout instant, lEurope sa contingence et sa particularit, sont cela mme qui sauve la prtention de notre continent luniversalit. Cependant cela ne procde daucun Volksgeist substantiel auquel on viendrait communier en toute quitude, mais au contraire dune mise en pril de soi, que rend possible un facteur historique : lhgmonie matrielle et culturelle des puissances occidentales issue des rvolutions scientifiques de la Renaissance.

A linverse on peut craindre que laveuglement dogmatique du livre de Jean-Franois Mattei soit cela mme qui vide le regard de notre poque. Car trop ftichiser la culture comme un instrument de domination, on abandonne, ncessairement, pour solde de tout compte, lexploitation capitaliste et lanomie culturelle, des populations entires dont on a demble refus dintgrer le point de vue.

Frédéric Delorca
( Mis en ligne le 19/10/2007 )
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