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Musiques de nuit
de Michel Schneider
Odile Jacob 2001 /  24.43 €- 160.02  ffr. / 360 pages

Musiques du non-dit

Qu’y a-t-il à apprendre de la musique, art de l’insensé, de l’indicible et de l’inquiétude ? Pour répondre à cette question sans réponse, le psychanalyste Michel Schneider s’interdit par principe d’allonger Schubert & c° sur le divan. Car, pour lui, la musique n’est pas sujet d’étude, mais de vie, comme le prouve ce passionnant volume composé de vingt-trois textes parus de 1972 à 2000 dans Le Monde la musique, Temps modernes, Symphonia, Piano et L’Envers du miroir.
Comptant parmi les rares auteurs non-musicologues ne concevant pas de vivre sans musique, Schneider a l’art, comme naguère Vladimir Jankélévitch, d’en parler avec ardeur, intelligence, rigueur, et néanmoins sans coquetteries pour happy few. Il ne nous parle que de musique, c’est-à-dire non pas de vies de musiciens, de techniques ou de circonstances de composition (quoique les anecdotes, toujours éclairantes, ne manquent pas), mais d’inconnu, de nuit, de conscience, de mort. Ni symbole, ni symptôme, le phénomène musical est envisagé comme manifestation essentielle de la condition humaine. La musique ne nous parle pas de l’homme, de ses inquiétudes, de ses espoirs ; elle est sa voix même, qu’il faut savoir écouter, non traduire. Sans doute la pratique psychanalytique n’est pas pour rien dans cette disponibilité à un langage qui échappe en partie au contrôle rationnel.
Un langage ? De la musique, a écrit Stendhal, " on peut dire que son empire commence où finit celui de la parole ". Ce n’est pas un lieu commun pour Schneider : selon lui, cet art est certes rétif au commentaire, mais pas au sens où on l’entend habituellement ; ce n’est pas le langage articulé qui peine à cerner ses contours flous mais, au contraire, l’exactitude et la richesse de l’expression musicale qui laissent loin derrière les pauvres mots. C’est tout le sujet de ce livre : que nous dit la musique que ne nous dit pas la parole ? Dans un article sur la pensée musicale de Ludwig Wittgenstein, " musicien raté ", Schneider en arrive à ce constat, déjà effleuré à travers l’étude du " cas " Schumann : la musique ne recherche pas l’efficacité, son essence est l’imperfection. Que nous apprendrait-elle que nous n’y mettions ? " Ce qui est en lambeaux devrait être laissé tel ", dit Wittgenstein.
On sent bien que ce n’est pas le divertissement que Schneider recherche dans la musique, encore moins la beauté, et son livre n’est pas un traité d’esthétique, mais plutôt de métaphysique. Car de cette longue réflexion si diverse, où passent les silhouettes de Thomas Bernhard, Emil Gilels, Glenn Gould, Vladimir Horowitz, Thelonius Monk, Radu Lupu, Evgeny Kissin, Louis René des Forêts, ne ressort qu’une certitude peu rassurante : la musique, si elle est un reflet de nos vies, est avant tout le miroir de nos inquiétudes, de nos doutes, de notre ignorance. Elle est surtout, par son statut indéfini, l’instrument privilégié du dialogue avec l’inconnu et avec la mort, comme si celle-ci ne condescendait à se laisser questionner que dans cet idiome insoupçonnable, qui lui permet de se montrer sans se trahir.
Il n’est donc pas étonnant que Schneider pose crûment et longuement la question de " la musique au lieu de la mort ", c’est-à-dire à Auschwitz, Terezin, Birkenau. On s’est assez peu interrogé en somme sur ce " scandale " que constituent les orchestres des camps, dont nombre de survivants ont affirmé qu’ils n’étaient pas conçus comme un contrepoint cynique à l’œuvre de mort, mais plutôt comme une réponse à la mélomanie, malgré tout, des bourreaux. C’est à se demander s’ils ne se préservaient pas ainsi du déshonneur absolu… Simon Laks, responsable de la musique à Auschwitz, a toujours nié que l’orchestre eût accompagné des exécutions : " Je ne disculpe pas l’orchestre, disait-il, je disculpe les Allemands, qui aiment trop la musique pour l’utiliser à des buts aussi prosaïques. " Le scandale, il est là : c’est celui de cette restriction de l’horreur, de cet inimaginable espace de liberté (torturante, mais sur lequel se jetèrent tous ceux qui le pouvaient), insensé dans le cadre de l’extermination. Scandale de l’esprit, de la sensibilité, de l’inutile au cœur même de l’efficacité meurtrière. Et scandale que le monopole de la sensibilité musicale ne soit pas réservé aux Justes.
La musique, art du non-sens, est vide de qualités morales, conclut salutairement Schneider. Quoi ? Mengele avait l’oreille musicale ? " Hélas, oui ! ", convient Tzvetan Todorov. Et il serait vain de se prémunir contre l’horreur par l’éducation du goût, car il n’y a pas de ponts entre l’éthique et l’esthétique (Wittgenstein, encore). La musique n’adoucit nullement les moeurs. Elle est aussi inhérente à l’homme que le mal. A Adorno qui disait : " Après Auschwitz, toute culture est ordure ", Schneider préfère répondre que la culture n’abolit pas l’ordure. Et inversement. Qu’il suffise de citer l’exemple d’Alma Rosé, la nièce de Mahler, qui se consacra corps et âme à maintenir l’excellence de son orchestre de femmes à Auschwitz, et disait : " Mourir n’a pas d’importance, c’est de faire de la musique qui en a. " Quelle meilleure preuve que la musique est imperméable aux circonstances ? Pas plus que la conscience, elle ne saurait être niée. C’est l’enseignement de ce livre dense et foisonnant, dédié à la mémoire d’Alma Rosé.


Olivier Philipponnat
( Mis en ligne le 23/04/2001 )
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