L'actualité du livre
Philosophie  

La Pensée Libre (tomes I & II)
de Bruno Drweski , Claude Karnoouh , Jean-Pierre Page et Collectif
Bloggingbooks 2014 / 

- La Pensée libre Tome 1 - Entre tradition, modernisme et post-modernité, Bloggingbooks (16.07.2014), 436 p., 56,80 €, ISBN : 978-3-8417-7397-5

- La Pensée libre Tome II - Entre ingérences et autodétermination, Bloggingbooks (05.08.2014), 292 p., 41,80 €, ISBN : 978-3-8417-7418-7

L'auteur du compte rendu : Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, Agrégé d'histoire, Docteur ès lettres, sciences humaines et sociales, Nicolas Plagne est l'auteur d'une thèse sur les origines de l'Etat dans la mémoire collective russe. Il enseigne dans un lycée des environs de Rouen.


Sous l’égide de Politzer

A la fin de 2014 ont paru en même temps deux volumes collectifs d’articles de la revue en ligne La Pensée Libre, articles réunis, comme c’est l’habitude des revues scientifiques, selon des thématiques résumées par les titres respectifs suivants : «Entre tradition, modernisme et post-modernité» (tome 1) et «Entre ingérence et autodétermination» (tome 2). Les trois noms figurant à chaque fois sur la couverture sont ceux des rédacteurs responsables de ces collections : membres parmi d’autres de la rédaction de La Pensée Libre, ils ne sont pas les seuls auteurs des articles offerts au grand public amateur de «philo-socio-anthropo-histoire» comme se définit la revue. A un grand public amateur de sciences sociales et de philosophie politique, plutôt de gauche critique voire radicale, en tous cas indépendant des modes dominantes et du «politiquement correct».

Comme l’explique en effet en avant-propos Bruno Drweski, La Pensée Libre est née d’une volonté militante de trois anciens rédacteurs de La Pensée, revue considérée longtemps comme communiste et marxiste, de faire revivre l’esprit vigoureux de critique engagée, qui tendait à disparaître de l’espace public même dans les revues dites de gauche. Revendiquant clairement sa dette envers un Marx actuel et vivant, réhabilité, assumé, à une époque où cet auteur sent de nouveau le souffre et se voit traité soit en chien crevé, soit - ce qui est peut-être pire – en auteur dépassé ou «révisé» jusqu’à perdre toute dimension révolutionnaire, voire à devenir un pur objet académique, l’équipe de rédaction reprend le titre de la revue de Politzer pendant la Résistance : tout un symbole. Mais très loin de l’esprit orthodoxe du diamat stalinien, sans allégeance à un parti et sans s’interdire d’autres références, parfois fort éloignées de Marx, du moment qu’elles apportent des concepts utiles ou des méthodes fécondes pour traiter des phénomènes du présent.

On ne peut, c’est évident, pas penser au début du 21ème siècle comme on le faisait en 1940 : et une pensée critique libre doit faire son miel des auteurs qui ont fait avancer le plus la réflexion sans œillères idéologiques, quitte à les interpréter dans un sens que ces derniers n’auraient pas cautionné. Ce qui implique autant de souplesse logique que de largeur d’esprit et de culture universitaire. C’est ainsi que la pensée peut opérer synthèses et dépassements créateurs par rapprochements inattendus successifs. (On pense ici au jeune Politzer freudo-marxiste voire marxo-schellingien ou à l’Ecole de Francfort, références sous-jacentes). Mais avec le souci des médiations logiques et de la cohérence. Car La Pensée Libre revendique autant la liberté de ton et la vigueur polémique que le sérieux et la rigueur intellectuels.

Les articles sont publiés par Bloggingbooks, éditeur allemand spécialisé comme on l’entend dans l’impression de textes en ligne. Ils ont été composés et édités dans les dix dernières années par différents auteurs, de formations universitaires en général, mais de spécialités et de parcours variés, dont la liste et une présentation sont proposées en fin de volume. Les articles réunis sous les thématiques déjà mentionnés sont très divers par leurs objets, leurs styles et leurs contenus, même s’ils partagent une certaine optique : la critique de la mondialisation techno-capitaliste, de la comédie démocratico-médiatique, de la domination impérialiste et des discours idéologiques lénifiants qui masquent ces réalités. La Pensée libre est d’ailleurs née, explique Drweski, du sentiment qu’avaient les auteurs de vivre dans un monde de plus en plus «globalitaire» : de globalisation capitaliste érigée en dogme, logique néo-libérale imposée comme le corrélat des «droits de l’homme» et donc promue partout de façon brutale ou insidieuse comme une vérité universelle d’évidence, forcément «moderne». Une mise au pas idéologique d’autant plus efficace qu’elle est habilement opérée dans le cadre de la marchandisation des services, de l’information, de l’édition et de la «modernisation» de l’enseignement. La puissance du «soft power» théorisé par feu Joseph Nye. C’est pourquoi La Pensée libre accueille des contributions d’esprit et d’inspirations diverses dès lors qu’il y a accord sur l’essentiel : la résistance à l’ordre mondial tel qu’il se met en place. Sans illusion sur la patience qu’implique cette lutte pour l’instant déséquilibrée. Il s’agit de préparer un avenir d’action politique et un nouveau projet humaniste en élaborant une pensée adaptée à notre âge «post-moderne».

Projet planétaire et internationaliste, car si une chose est sûre, c’est que la mondialisation est un fait, et les nostalgies souverainistes du nationalisme, quand bien même il ne serait pas belliqueux, sont aussi stériles que vaines. Economie, environnement, politique, société, culture : les problèmes et les processus décisifs sont mondiaux et tout procède désormais de recompositions mondiales. Sans nier les héritages nationaux, il faut voir dans les particularités actuelles non pas forcément ou seulement des vestiges, mais des états évolutifs liés aux effets de la mondialisation qui remet en question les «identités» qu’on croyait établies et qui sont partout en crise.

D’où l’intérêt des auteurs de ces volumes pour les études de cas dont ils sont spécialistes et la logique des regroupements opérés sous les titres des tomes. Pour en donner une idée, le tome 1 propose successivement, après une réédition d’un texte de Politzer sur le mythe raciste des nazis, les articles suivants: «USA la pire des crises menaçant notre survie» (Miguel d’Escoto Brockman), «Féminismes, races et sécateur du réel» (Badia Benjelloun), «Le socialisme, idéalisme ou matérialisme» (B.Drweski), «Tradition, modernisme et anti-modernisme» (C.Karnoouh), «Marx, Lénine, les bolchéviks et l’Islam» (B.Drweski), «Pourquoi la dénonciation de l’antisémitisme est-elle passée de l’analyse à la croyance» (B.Drweski), «Lettre de démission du peuple juif (de Bertell Ollman)», «La dé-sionisation de la mentalité américaine» (Jean Bricmont), «Heidegger objet politique non-identifié» (Maximilien Lehugeur), «Un monde détrempé » (Eric Hobsbawm), «Le ‘bon sauvage’ et la fondation de la politique moderne» (C.Karnoouh), «De la pauvreté et de la modernité tardive» (C.Karnoouh), «Le prolétaire aujourd’hui» (C.Karnoouh), «La validité du droit au développement est-elle fondée ?» (Tamara Kunanayakam).

On le voit, d’emblée, les auteurs ont pour objectif commun de rendre compte d’une variété de phénomènes majeurs par des concepts souvent partagés, dans l’idée de cohérences cachées qui définissent l’époque que nous vivons.

Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 28/04/2015 )
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