L'actualité du livre
Philosophie  

Un débat sur la laïcité
de Alain Renaut et Alain Touraine
Stock - Les essais 2005 /  18.50 €- 121.18  ffr. / 175 pages
ISBN : 2-234-05764-7
FORMAT : 13,5x21,5 cm

L'auteur du compte rendu : Laurent Fedi, ancien normalien, agrg de philosophie et docteur de la Sorbonne, est l'auteur de plusieurs ouvrages sur la philosophie franaise du XIXe sicle, parmi lesquels Le problme de la connaissance dans la philosophie de Charles Renouvier (L'Harmattan, 1998)ou Comte (Les Belles Lettres, 2000).

Laïcité et droits culturels

Un an aprs le vote de la loi interdisant le port des signes religieux ostensibles lcole publique, le philosophe Alain Renaut et le sociologue Alain Touraine changent leurs points de vue sur le sens et lavenir de la lacit. Ce dialogue rvle un accord de fond : les deux interlocuteurs se dmarquent de lintgrisme rpublicain, du lacisme, et, sans donner la moindre caution aux communautaristes ou aux philosophes communautariens (reprsents par Charles Taylor), ils cherchent les conditions dune citoyennet tolrante et pluraliste, ouverte la diversit culturelle.

Le point de divergence porte sur la forme de cette citoyennet multiculturelle. Tandis quAlain Renaut dveloppe une critique radicale de la nation civique et de la lacit la franaise, Alain Touraine, ex-membre de la commission Stasi, considre que la lacit demeure dans ses lignes gnrales un cadre pertinent pour assurer le passage de luniversalisme abstrait des droits politiques luniversalisme concret des droits sociaux et des droits culturels.

Le conflit entre les dmocrates et lEglise catholique tranch par la loi de sparation, en 1905, sur fond de tensions exacerbes, nest plus dactualit : la rpublique doit faire face un nouveau dfi, celui du pluralisme culturel et religieux, dans une socit devenue htrogne. Alain Renaut fustige les archasmes politiques de gauche comme de droite (sans toutefois mentionner la position de Nicolas Sarkozy qui fournirait un contre-exemple). La France, dit-il, est crispe dans une attitude dexclusion et dintolrance, parce quelle continue neutraliser les diffrences au lieu de les intgrer. La privatisation des identits et des cultes empche lmergence dune vritable politique multiculturaliste, contrairement ce quon observe dans dautres Etats dmocratiques. Parmi les indicateurs de cette exceptionnalit franaise juge malheureuse, Alain Renaut mentionne la non ratification en 1999 de la Charte europenne des langues rgionales et minoritaires, rvlatrice dune volont dhomognisation force. Tout aussi regrettable, ses yeux, la loi de 2004, dans laquelle il voit un stratagme politique du prsident Jacques Chirac pour sassurer ladhsion de lopinion publique, quitte donner finalement satisfaction aux pires sentiments des Franais (p.157). Un programme multiculturaliste devrait permettre chacun dtre soi-mme non en priv, cest--dire sans les autres, mais en public, avec les autres. Alain Renaut propose notamment dinscrire dans la Dclaration universelle des droits de lhomme les droits individuels lidentit culturelle.

De mme, Alain Touraine voit dans la remonte du sentiment rpublicain, lenfermement de la France sur elle-mme et la mort de notre capacit dinvention politique (p.43). Il critique une France narcissique que le destin historique a conduite sidentifier la civilisation mme. Le lacisme, bien reprsent dans le corps enseignant, exprimant lui-mme une socit de classe moyenne et de fonctionnaires, sinscrit dans cette vision universaliste et progressiste prise dhomognit et dassimilation. Au sein de la commission Stasi, Alain Touraine avait exprim ses rserves par rapport une dcision qui et risqu de stigmatiser les jeunes musulmanes, lesquelles sont majoritairement modernistes, daprs diffrentes tudes sociologiques. Cela tant rappel, Alain Touraine considre que la lacit peut tre un rempart contre le communautarisme, qui constitue une menace de plus en plus relle pour la socit franaise. Pourquoi maintenir le dispositif laque, malgr ses imperfections ? Parce que dans une socit qui est elle-mme en voie de dsagrgation et qui subit par -coups les retombes des conflits mondiaux, il serait draisonnable daccorder toute confiance un libralisme tolrant, sans garde-fou. La lacit consiste carter les forces religieuses du pouvoir politique, elle nest pas par essence une ngation des diffrences culturelles. Elle peut servir de cadre une meilleure apprciation de lingalit des chances et la reconnaissance active de certains groupes islamiques quil faudrait, selon Alain Touraine, inciter se structurer. Le plus important nest pas lacceptation des signes religieux lcole, cest lacceptation par tous de dbats sur la pluralit des croyances et des opinions et sur leurs manifestations (p.167).

La mfiance dAlain Touraine lgard du communautarisme saccompagne dune critique des communautariens, cole philosophique qui pose lappartenance culturelle comme une caractristique de lindividu et en dduit la lgitimit de droits collectifs. Arm de son regard dhistorien, Alain Touraine soppose fermement cette conception du droit. A partir du moment o lon dit que les droits appartiennent la nation, il suffit ensuite de dsigner quelquun comme un tratre la nation pour lui retirer tous ses droits (p.106). Par son adhsion revendique la tradition librale, Alain Renaut ne peut que souscrire cet individualisme juridique. Lune des difficults dun programme multiculturaliste non communautarien rside dans larticulation de larrachement (lindividu nest pas une plante enracine dfinitivement) et de lattachement (on ne peut nier que labandon dune culture soit un renoncement une chose laquelle chacun a droit). Alain Renaut avoue que sa pense a volu sur ce thme et sen explique : luniversalisme rpublicain quil soutenait il y a dix ans permettait de faire tenir ensemble lexigence des droits-liberts (dfendus unilatralement par les ultralibraux) et celle des droits crances (monopoliss par les discours de gauche, notamment marxistes) ; la reconnaissance de lautre comme diffrent dans la dynamique de lgalit loblige, explique-t-il, considrer un troisime type de droits fondamentaux, les droits culturels ; do la mise distance du dispositif rpublicain classique, qui alors ne convient plus.

Les deux interlocuteurs parlent plus volontiers de droits culturels que de droits des minorits, parce quils situent leur analyse dans le contexte de lre de lindividu : ce sont les individus qui dfinissent leur identit, en se rfrant non pas seulement leurs origines, mais galement, et de plus en plus, des options comportementales, morales, sexuelles qui forment aussi une culture. A propos dun autre dbat, on peut rappeler que Marcel Gauchet considre lintgrisme musulman organis comme une attitude paradoxalement individualiste au sens o sy reflte un choix militant personnel plutt que la fusion organique dans une tradition se rptant lidentique.

Cependant, au terme de la lecture, on se demande comment la revendication individuelle de droits culturels pourra tre dissocie des revendications minoritaires et communautaristes. Ds quon aborde la thmatique des politiques multiculturalistes, plusieurs questions topiques viennent lesprit : comment un Etat tolrant, libral, doit-il traiter ses minorits non librales ? Que faire des revendications minoritaires limitant les liberts individuelles ? Peut-on imposer la libert ceux qui nen veulent pas ? Ces questions renvoient aux fondements libraux des doctrines multiculturalistes, donc aux postulats du libralisme politique. Or sur ce point, le lecteur peut avoir le sentiment que la discussion ne remonte pas assez loin vers les principes fondamentaux. Alain Touraine serait-il prt, par exemple, accepter le credo libral de la pluralit donc de la concurrence des conceptions du bien ? Et comment rsoudre srieusement les grandes questions sans clarifier dabord ces points dcisifs ?

On trouvera en revanche un examen radical de cette question chez un autre adversaire du rpublicanisme laque, le Canadien Will Kymlicka, dont le nom revient plusieurs reprises au cours de la discussion. Quoi que lon pense du multiculturalisme, il faut reconnatre Kymlicka le mrite davoir mis en pleine lumire les principes libraux qui sous-tendent le projet de citoyennet diffrencie. En rsum, Kymlicka distingue trois types de droits : droits lautonomie gouvernementale (pour les minorits autochtones), droits polyethniques (pour les immigrs) et droits spciaux de reprsentation (pour les catgories de la population sous-reprsentes, comme les femmes ou les personnes handicapes). Il place dans la troisime catgorie le principe de discrimination positive, conu comme rquilibrage temporaire en vue dune socit plus juste, principe qui repose sur le fait que la mme rgle applique uniformment et juge en apparence quitable, conduit dans la ralit des discriminations si elle reflte les caractristiques du groupe majoritaire. Enfin, il opre une distinction importante entre protection externe et contrainte interne : un groupe entretient en effet deux sortes de revendications, les unes lgard de la socit dans son ensemble (par exemple la demande de reconnaissance dune langue minoritaire), les autres lgard des membres du groupe (par exemple linstitution du mariage non consenti). Pour un libral consquent, les contraintes internes sont illgitimes si elles profitent de laide de lEtat pour brider les liberts individuelles ( la diffrence des obligations fixes en contrepartie dun engagement associatif) ou simplement si elles empchent les individus de rvaluer librement leur choix de vie.

En comparaison, le dbat entre Alain Renaut et Alain Touraine se situe davantage au niveau des convictions, mme sil apporte des prcisions intressantes. Il dbouche sur quelques propositions sommaires, mais les aspects programmatiques demeurent trop lgers pour constituer un programme. Enfin, sil est vrai, comme Franois Azouvi (le directeur de la collection) laffirme dans lavant-propos, que la loi de 2004 est un rvlateur de nos options en matire de politique et de culture, on peut estimer que la divergence de vues entre les deux interlocuteurs est trop mineure et formelle pour reprsenter une ligne de partage opratoire. Quant lavenir des lois laques en France ou dans une France europenne, il serait bien sr hasardeux de chercher le pronostiquer, et ce nest pas un sociologue ou un philosophe quon apprendra si lon ose dire - que nul nest prophte en son pays !

Sans entrer dans le fond du dbat, ce qui entranerait trop loin, on peut estimer que la svrit dAlain Renaut lgard de la loi sur le port des signes ostensibles lcole est parfois injustifie. Il faut rappeler que cette loi sapplique aux juifs, aux chrtiens, aux bouddhistes, entre autres, et pas seulement aux jeunes musulmanes ; quelle vise lutter a) contre le proslytisme, b) contre les discriminations, en appelant par exemple les acteurs ducatifs sanctionner tout propos, tout comportement qui rduit lautre une appartenance religieuse ou ethnique, une nationalit (actuelle ou dorigine) (circulaire du 18 mai 2004 publie au JO) ; quelle ne contrevient pas au respect des convictions puisquelle ne remet pas en cause le droit des lves de porter des signes religieux discrets et quelle prvoit mme que des autorisations dabsence soient accordes aux lves pour les grandes ftes religieuses ne concidant pas avec un jour de cong (circulaire du 18 mai 2004) ; que lenseignement transversal du fait religieux tous les niveaux de la scolarit encourage une meilleure connaissance et comprhension des diffrences.

Il faut galement avoir lesprit les conditions pratiques de lenseignement dans les collges et lyces daujourdhui. Peut-on laisser libre cours aux revendications personnelles des lves, lheure actuelle, sans tomber dans la dmagogie ? Aprs avoir entendu la jeune musulmane rsumer ses croyances, il faudra passer la parole lcologiste, qui lui aussi sest forg une culture, une identit, puis au hard-rockeur, au sataniste, et o sarrtera-t-on ? Quel avantage en tirera-t-on par rapport un enseignement mthodique ? Dans les dbats sur lcole, il nest fait que rarement allusion la vertu pdagogique dune mesure incitant lautodiscipline et au respect de la loi : respecter la loi mme quand elle ne nous plat pas, et surtout dans ce cas, nest-ce pas de bon augure, aux yeux dun kantien ?

Laurent Fedi
( Mis en ligne le 11/09/2005 )
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