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Le passeur
Christian Combaz   La barque de nuit
Fayard 2000 /  12.06 € - 78.99 ffr. / 169 pages
ISBN : 2-213-60601-3
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Il y a quelque chose de pourri dans le royaume d'Alexandre Lion, légendaire capitaine d'industrie de l'aéronautique qui attend devant ses neuf écrans de télévision que le nocher mythologique Charon l'aide à gagner la rive de la mort. Mais avant de rejoindre en paix le royaume des ombres, il lui faut s'acquitter d'une dernière action : soulager le fardeau de son petit-fils Valentin, âgé de dix-huit ans, en proie à une quête existentielle qui l'empêche d'aimer. Alors que la famille est au chevet du mourant, Valentin, jeune rebelle à la pureté absolue, toute virginale, met à nu les secrets arrangements familiaux. Tourmenté par ses origines au point de s'adonner à la génétique comme d'autres entrent en religion, il n'a de cesse de s'enquérir de l'existence de copies du film de sa naissance. Ceci afin de les détruire, comme pour s'estomper du tableau, s'oblitérer du paysage familial.

En effet, tous ceux qui l'approchent en viennent à penser qu'il est taraudé par les sentiments ambigus qu'il nourrit à l'égard de son ami irlandais Roland Dangfield, lui-même homosexuel, et qu'il a récemment traité avec cruauté. Au point que ce dernier, figure opheliesque s'il en fut, a attenté à ses jours et se trouve entre la vie et la mort. D'aucuns y voient, à la lumière des répudiations successives de l'amour que lui porte sa cousine Agathe, et des soupçons qu'il fait peser sur les moeurs de ses oncles, une ultime manoeuvre dilatoire, dictée par le désespoir, pour cacher son homosexualité. Car enfin, quel intérêt a-t-il à jeter l'opprobre sur ses oncles en les accusant d'homosexualité ou d'adultères sinon "de prêcher le faux pour faire éclater la vérité" ? Ne serait-il pas plutôt le réceptacle de forces agissantes qui le dépassent ?

Au-delà de cette quête obsessionnelle que dissimule mal son angoisse de jeune homme vierge redoutant de posséder les séquences du chromosome X, prétendument responsables de l'homosexualité, il semble fermement déterminé à mettre au jour les différentes strates des secrets inscrits sur le palimpseste familial, fut-ce au prix de la discorde. Heureusement, le docteur Edmond Loiseleur, lorsqu'il ne sert pas de bouc-émissaire, (on l'accuse d'avoir eu des relations coupables avec Alberte, la femme de son ami et confident de toujours, Alexandre Lion), est là pour calmer les esprits.

S'esquisse alors une triste pantomime où la simple évocation du contenu de deux cantines qui se trouvent à la cave de l'immeuble, suffit à semer le trouble. L'oncle Patrick, appelé à succéder à son père à la tête de l'empire familial, son jeune frère Théodore dit Lionceau ainsi que le bon docteur semblent dans le secret des dieux. Ce secret se cristalliserait-il autour de l'appartement tant convoité de Lionceau qui se trouve à l'étage inférieur ? Véritable chambre d'échos où tous les sons de discordes parviennent aux oreilles de l'agonisant - et pour cause puisque le spectre manipulateur d'Alexandre Lion hante les lieux, ce huit-clos familial n'est qu'une dernière mise en scène de ce "deus ex machina", cette irrécusable présence d'une absence destinée à faire éclore l'amour sur le fumier familial.

Roman de la parole, La barque de nuit oscille entre théâtre et récit. L'originalité du texte réside dans la maïeutique de Christian Combaz, qui à l'aide d'un procédé narratif aux résonances shakespeariennes, (le narrateur est en effet le spectre du jeune Dangfield !), accouche littéralement les esprits des personnages de leurs pensées les plus verrouillées. A travers ces prosopopées dont l'un des sens étymologiques évoque justement la création d'un masque, Combaz fait tomber un à un ceux des personnages pris dans les rets d'une histoire déjà écrite à leur insu par un "ghost writer" selon une technique narratologique qui lui est chère.

On se souvient du Seigneur d'Uranie, où là encore le récit était vécu par le narrateur sous le mode de la réminiscence. Ainsi, dans La barque de nuit, ce corps lévitant devenu une âme en transit en la personne (comme on dit sous le masque de) du spectre d'Alexandre Lion, s'ingéniera à révéler la vérité sur son propre compte en pénétrant les rêves, délivrant par là-même toute une famille du poids du secret. De ce secret qui unit et désunit à la fois et constitue la pierre d'achoppement d'une famille éclatée. Le narrateur n'échappe pas à la règle, lui qui est "en train d'espérer quelque chose qui est advenu" et n'est rien moins que "l'artisan d'une conjuration lointaine qui s'achève ici".

Toute la poésie de Combaz se loge dans les interventions spectrales de ce démiurge, cet ange quasi wendersien ayant pour vocation le salut de ceux auxquels il s'est attaché. Sitôt le message spectral entendu, les larmes rédemptrices et salvatrices perlent sur le visage de Valentin en même temps qu'elles annoncent sa résurrection et celle de son ami Dangfield. Le voilà alors "comme le mât du radeau entre la vie et la mort, entre Agathe qui le retient et l'aïeul qui l'attire". Et lorsque le vol muet des oiseaux de mer fait place aux images de la mise au monde de Valentin sur les neuf écrans de télévision, c'est à une re-naissance que l'on assiste : il rentre dans le tableau de famille d'où il avait disparu. On songe à l'Antigone d'Anouilh lorsque Créon avoue à son fils Hémon : "c'est cela devenir un homme, voir le visage de son père, en face, un jour". Puis, l'on comprend que le grand-père s'en est allé vers une destinée céruléenne, la retouche accomplie.


Steven Barris
( Mis en ligne le 04/04/2000 )
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