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Littérature  ->  Essais littéraires & histoire de la littérature  
 

Une œuvre attachante et forte
Florentin Chif-moncousin, Jean Leclercq et alii   Abdellah Taïa - Marocain, gay et musulman
Presses Universitaires de Louvain - Empreintes philosophiques 2020 /  16,50 € - 108.08 ffr. / 158 pages
ISBN : 978-2-87558-930-9
FORMAT : 16,0 cm × 24,0 cm
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Abdellah Taïa. Marocain, gay et musulman a pour origine une journée d’étude organisée par Jean Leclercq, qui s’était tenue à l’université belge de Louvain-la-Neuve, le 25 février 2016. Pour initier cette lecture académique du travail de l’écrivain-cinéaste marocain, Florentin Chif-Moncousin et Jean Leclercq, qui coordonnent le présent volume, ont décidé de retranscrire les échanges menés au Théâtre Marni, qui suivirent ce colloque entre Laurent Dehossay et Abdellah Taïa d’une part, puis Jean Leclercq, Abdellah Taïa et Hassan Jarfi, le père d’Ihsane, «jeune garçon originaire de Liège, assassiné parce qu’homosexuel», d’autre part.

Ainsi, cet ouvrage entend non seulement aborder l’œuvre déjà conséquente de l’auteur mais aussi ses nombreux engagements qui ont en commun de «tenter de libérer les identités captives [et de] s’affranchir de toutes les déterminations qui empêchent de vivre et d’aimer naturellement, dignement, mais aussi courageusement, surtout quand les regards assignent, pointent du doigt ou condamnent, au risque d’en mourir». Car Abdellah Taïa a cela de particulier dans le champ littéraire contemporain d’être en même temps un «écrivain de l’intime» mais aussi un «écrivain des révolutions et des révoltes», comme le remarquent justement Florentin Chif-Moncousin et Jean Leclercq dans leur préface.

Chez Abdellah Taïa, l’intime est politique ou, pour le dire différemment, il y a dans son travail une politique de l’intime, de la nudité, de la mise à nu analysée notamment dans la contribution de Jean Leclercq. Dans «Lire, dé/lier, écrire la vie nue : le roman ‘comme’ espace transgenre chez Abdellah Taïa», il note que l’écrivain «se met à nu et se veut nu, il va ainsi contre la Loi parce qu’il fait de sa nudité son asservissement et paradoxalement sa fierté. C’est ainsi qu’il proteste symboliquement et qu’il pose d’emblée sa littérature dans le champ du politique». La littérature est aussi, selon Corentin Lahouste, le «lieu de la vie vraie chez Abdellah Taïa». Le critique étudie plusieurs autofictions de l’écrivain marocain inscrites dans le sillage de celles d’Hervé Guibert qui aura, à la fin des années 80 et au début des années 90, entrepris de réduire la distance entre les vérités de l’écriture et celles du vécu. Le but pour Taïa est alors de déplacer l’homosexualité de l’invisible vers le visible, de la «démarginaliser» en dénonçant l’hypocrisie qui règne encore au Maroc pour faire «exploser le regard commun posé sur les choses (de l’intime)».

La question du corps est par ailleurs au centre du travail de Taïa et deux contributions l’abordent, d’abord sous la plume de Jérémy Lambert qui en envisage la «sensualité» puis sous celle d’Hervé Sanson qui révèle comment la représentation du corps obéit chez l’écrivain à un désir de déconstruction queer dans Infidèles (Seuil, 2012) et Une mélancolie arabe (Seuil, 2008) et constitue une écriture «décoloniale» dans Un pays pour mourir (Seuil, 2015).

Le cinéma, qui innerve l’œuvre romanesque de Taïa avant même qu’il ne réalise son premier film, ''L’Armée du salut'', en 2013, fait l’objet d’un bel article de Sofiane Laghouati, dans lequel le critique montre que le film de Taïa ne relève pas de l’adaptation mais «s’élabore dans ‘l’oubli du livre’» qui permet au réalisateur de prendre des libertés par rapport à son propre texte, lui-même qui en prenait vis-à-vis de sa propre vie.

Au fil de la lecture des sept articles (dont nous ne proposons ici qu’une vision d’ensemble) ainsi que des deux entretiens préliminaires, se dessinent les contours d’une œuvre attachante et forte, à l’image de son auteur. Taïa, par son écriture, par les thèmes abordés, par les questions soulevées, interroge nos sociétés postcoloniales, les identités, le genre, toutes les assignations, les déterminismes, les rapports de domination pour mieux les dénoncer et inventer un espace – celui de la littérature – de liberté et de libération. C’est ce que mettent en lumière chacune des analyses proposées, révélant par-là la puissance subversive d’une œuvre en train de s’écrire sous nos yeux.


Arnaud Genon
( Mis en ligne le 11/06/2021 )
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