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Un croyant grincheux
J-K Huysmans   Joris-Karl Huysmans. Romans et nouvelles
Gallimard - Bibliothèque de la Pléiade 2019 /  66 € - 432.3 ffr. / 1794 pages
ISBN : 978-2-07-269982-5
FORMAT : 11,8 cm × 18,2 cm

Pierre Jourde (Directeur de publication)
André Guyaux (Directeur de publication)
Jean-Pierre Bertrand (Contributeur)

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. «Huysmans, par une omission inexplicable, n’était pas encore entré dans le catalogue des éditions de la Pléiade, alors qu’il faisait de toute évidence partie du corpus des classiques de la littérature française», s’étonnait, en 2015, Michel Houellebecq dans Soumission. Message reçu chez Gallimard avec la parution en octobre dernier du six-cent quarante-deuxième volume de la prestigieuse collection, sous la direction conjointe d'André Guyaux et de Pierre Jourde. Romans et nouvelles, c’est le titre de cette anthologie qui contient trois nouvelles (Sac au dos, À vau-l’eau, Un dilemme) et sept «romans» (Marthe, Les sœurs Vatard, En ménage, À rebours, En rade, Là-bas et En route).

Le plat pays est décidément bien représenté dans cette Pléiade à laquelle ont aussi contribué deux professeurs de l’Université de Liège, Jacques Dubois et Jean-Pierre Bertrand. Faudrait-il en conclure que Huysmans est un écrivain belge ? Sans aller jusque-là, on pourrait sans difficulté défendre l’hypothèse d’une forme de «belgicité» de Huysmans, belgicité qui paraît être à la racine de sa modernité : écrivain du conflit intérieur, homme de la tension irrésolue (mais productive) entre des allégeances contradictoires (disciple de Zola converti au catholicisme en 1892, contempteur du bourgeois vivant en bourgeois, fonctionnaire de la Sûreté générale sympathisant des anarchistes, etc.). Dans son essai J.-K. Huysmans et la Belgique (1935), Gustave Vanwelkenhuyzen rappelle que Huysmans entretint des relations avec tout ce que la Belgique littéraire de la fin du XIXe siècle comptait de plus brillant : Camille Lemonnier, Georges Rodenbach, Jules Destrée et Théodore Hannon. La Belgique contribua à l’entrée en littérature de Huysmans qui, à son tour, eut un rôle important dans l’introduction des auteurs belges à Paris. La récente Pléiade boucle la boucle.

Passé la préface qui retrace l’itinéraire de l’écrivain, on trouve une chronologie, très informée, de vingt-sept pages. L’apparat critique se compose de trois-cents pages de notices et de notes souvent bien utiles pour élucider les abondantes références historiques et théologiques d’À rebours et d’En route ; les notes sur ce dernier livre et celui qui le précède immédiatement, Là-bas, occupent à elles seules cent-vingt pages, comme un symptôme de l’extension de l’espace occupé par le «document» dans l’œuvre. Les notes proposent une conversion (monétaire, celle-là) des montants exprimés en francs en «euros de 2019». On y apprend, entre autres, que «Huysmans aurait pu lire du Rimbaud avant l’impression d’À rebours» (Guyaux est aussi l’éditeur de Rimbaud en Pléiade) ; que le nom de l’antihéros de ce livre, Jean des Esseintes («des Esseintes» en effet et non «Des Esseintes» comme on le lit, par une alternance malheureuse, dans la préface), préfigure les «saintes» qui hanteront l’écrivain converti ; enfin, que le nom de l’inquiétant chanoine Docre de Là-bas est l’anagramme de «credo».

Le retour au texte huysmansien peut être l’occasion de réévaluer des idées reçues sur Huysmans, notamment sa légendaire misogynie qui fait encore trop souvent obstacle à sa lecture par un lectorat féminin (signe de ce désamour : sur les neufs contributeurs de cette Pléiade, une seule femme : Francesca Guglielmi). Les notes sur À rebours précisent ainsi que «Huysmans considère comme absurde le fait que l’on admette la contraception et que l’on criminalise l’avortement […]. C’est un sujet sur lequel sa conversion ne le fera pas changer d’avis». Jean-Pierre Bertrand souligne à son tour dans sa notice de Un dilemme la phrase d’une personnage féminin qui s’exclame : «On voit bien que les lois sont fabriquées par les hommes ; tout pour eux, rien pour nous».

Les éditions Robert Laffont avaient déjà publié en 2005 dans la collection «Bouquins» un premier tome des œuvres de Huysmans sobrement intitulé Romans (quelque problématique que soit cette étiquette pour certains titres), allant de Marthe jusqu’à La Retraite de Monsieur Bougran. Le site de l’éditeur précise que le second volume «à paraître» (on l’attend toujours), contiendra : Là-bas, En route, La Cathédrale et L’Oblat (remarquons au passage l’exclusion de l’hagiographie de Sainte Lydwine de Schiedam en 1901 et de l’essai Les Foules de Lourdes en 1906). On peut regretter que la Pléiade de 2019 réitère le geste inachevé de l’édition «Bouquins» de 2005, sans toutefois prétendre, cette fois, à son achèvement.

Pourquoi s’arrêter à En route ? Peut-être – c’est une hypothèse car le principe de l’anthologie n’est à aucun moment expliqué – pour éviter de concurrencer la réédition des Œuvres complètes aux Classiques Garnier entreprise sous la direction de Pierre Glaudes et Jean-Marie Seillan (quatre volumes parus à ce jour couvrant la production jusqu’en 1891). Autre explication : il peut s’agir là d’un effet négatif du roman de Houellebecq qui, s’il a popularisé Huysmans auprès d’un plus large public, et bien que son épigraphe soit tirée d’En route, ne s’intéresse guère à l’œuvre tardive de Huysmans : le Huysmans de Houellebecq est le même que celui d’André Breton qui, dans son Anthologie de l’humour noir (1940), ne le considérait que «jusqu’à l’apparition d’En route, en 1892, date à laquelle», dit-il, «nous le perdons» (la date de publication erronée d’En route, paru en 1895, étant j’imagine l’indice de cette perte). Il faudrait donc faire une croix sur l’œuvre tardive de Huysmans qui, après sa conversion à la Trappe d’Igny, passerait «à la trappe».

Annonçant sur son blog la préparation de la Pléiade, Pierre Jourde prévenait qu’il manquerait «une bonne partie de l’œuvre : la critique d’art, et toute l’œuvre catholique, à l’exception d’En route». Le syntagme «œuvre catholique» est commode. Pourtant, le caractère catholique de l’œuvre tardive de Huysmans prête à discussion : elle est, bien souvent, le produit d’une récupération idéologique de son œuvre. Sans doute, l’œuvre de Huysmans présente un certain nombre de «pages catholiques» mais la reprise en 1899 sous ce titre, Pages catholiques, de ses extraits les plus inoffensifs, avec une préface de l’abbé Mugnier qui entend valider sa conversion (signe que besoin était), révèle plutôt une tentative de faire exister (dans le contexte d’une menace de mise à l’Index !) quelque chose dont l’existence demeure problématique. Ainsi, les modifications apportées par Huysmans à sa nouvelle À vau-l’eau après sa conversion pour l’édition de 1894 se révèlent plutôt dérisoires, et Gaël Prigent de dire avec raison que «Huysmans converti demeure l’écrivain qu’il était, avec ses obsessions et ses fantasmes».

Le colloque Huysmans, à côté et au delà, qui s’est tenu à Cerisy à l’été 1998, auquel sont intervenus les éditeurs et la plupart des contributeurs de cette Pléiade, aurait pu déboucher sur une réévaluation de l’œuvre tardive. La communication «Huysmans après L’Oblat : vers un nouvel à rebours ?», donnée par Jean-Marie Seillan (non-citée dans la bibliographie de la Pléiade), qui faisait l’hypothèse d’un «après» de la conversion, forgeant même le terme de «déconversion», autorisait une lecture passant «au-delà» de la récupération idéologique. En admettant dans son catalogue un Huysmans amputé de son œuvre tardive, la Pléiade consacre le rejet de l’œuvre dite catholique et confirme le malentendu qui consiste à penser que, dès qu’il se convertit, Huysmans cesse d’être un écrivain intéressant. Gageons toutefois qu’elle marquera le renouveau des études huysmansiennes et signalons, dans son sillage et en marge de l’exposition «Huysmans critique d’art» au Musée d’Orsay, plusieurs rééditions : chez Gallimard, À rebours en livre d’art et le recueil de poèmes en prose Le Drageoir aux épices accompagné de Croquis parisiens en poche dans la collection «Poésie» ; les Cahiers de l’Herne rééditent quant à eux le cahier de 1985 consacré à Huysmans ainsi que plusieurs textes rares dont les Rêveries d’un croyant grincheux, un pamphlet contre l’Église de France écrit vers 1904.


Alexandre Lansmans
( Mis en ligne le 09/12/2019 )
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